Elle vient se fournir tous les quinze jours environ. Quand nous la retrouvons, Stéphanie est bien décidée à s'acheter un peu de cocaïne porte de Valenciennes. Nous prenons le métro jusqu'à cette station, et d'emblée, en sortant, elle sait qu'elle sera servie : « Je les vois, ils sont là ». « Ils », ce sont quatre jeunes plantés devant l'immeuble LMH de la rue Herriot, et qui discutent tranquillement... Du métro jusqu'à eux, il y a cent petits pas, que nous faisons bras dessus bras dessous. L'un des quatre gars vient vers nous, nous serre la main. « Tu veux quoi ? » Stéphanie passe commande. Il se dirige vers ses compères. En deux temps, trois mouvements, c'est fait : elle lui tend 30 E , en échange de quoi elle reçoit deux boulettes. Dix euros pour le shit, vingt euros pour la coke... Quand nous partons, une autre « cliente » nous remplace. Une dame a l'air ravagé, qui veut savoir si « elle est bonne ». « Elle est nickel », répond Stéphanie.
Et elle va le vérifier très vite. Illico, nous filons à deux pas de là, au 57, rue Jean-Jaurès. Ni panneau, ni indications, juste une porte : c'est là que se trouve l'accueil de jour Ellipse pour les toxicomanes. Stéphanie toque deux trois fois. On nous ouvre. Elle a ses habitudes. Elle parle à tout va, passe aux toilettes et demande du « matériel ». Puis nous repartons, fin prêtes, avec une enveloppe contenant des feuilles d'alu, une seringue... « On n'a rien à faire : tout est prédécoupé ».
Nous marchons encore, passons le bâtiment du trésor public et pénétrons dans un vaste parking privé. Stéphanie connaît bien l'endroit : c'est le repère des toxicomanes. Au fur et à mesure que nous progressons dans les étages, le sol est jonché de feuilles d'alu, de pipettes, d'emballages. Il fait sombre, c'est vide. Glauque. Nous nous installons sur des marches. Un homme nous rejoint, sort lui aussi son alu... Séquence héroïne. Stéphanie et lui font tous deux chauffer cette goutte noire d'héro et la fument avec une pipette. Silence. « Ça va gros ? » « Ça va ». Lui, c'est Abdel. « C'est la galère ah ouais ? Wesh Abdel, t'arrives pas à t'arrêter ? Pourquoi tu pars pas en cure ? » Abdel et Stéphanie sont sur la même longueur d'onde. Ils savent ce que c'est, que de « dévier » : « C'est plus fort que toi, tu pars faire des papiers, et ta route elle dévie, ça agit comme un aimant, t'as plus de contrôle psychologique », dit Abdel. Silence à nouveau. Ils chauffent cette goutte noire qui se balade sur l'alu.
Fument. « Je sais bien, c'est la galère Abdel, mais tu peux t'en sortir ma parole »...
Se piquer à la coke
Nous quittons Abdel. Stéphanie a aspiré la goutte d'héro dans sa pipette, elle la refumera plus tard. Ce dont elle a besoin, là tout de suite, c'est de coke. Elle compte se l'injecter dans les toilettes de l'hôpital St-Vincent-de-Paul, juste à côté. Nous allons directement aux sanitaires. Manque de pot, ils sont occupés. Chez les femmes, des Roumaines ont investi les lieux. L'une d'elles est complètement nue, il y a de l'eau partout, elle se savonne.
Stéphanie veut se piquer chez les hommes, mais le seul WC est occupé. Elle tambourine à la porte : « Excusez-moi vous pouvez vous dépêcher ? Je sais très bien ce que vous faites ! » Un homme finit par sortir, agacé : « C'est un tox, comme les autres ». Les femmes de ménage en ont l'habitude : « Il y en avait tellement qu'on a dû condamner deux toilettes sur trois et mettre des lumières bleues pour qu'ils n'arrivent pas à se piquer. On en a retrouvé, des seringues... » Cette fois-là, il y a trop de monde, trop d'agitation. Stéphanie n'y arrive pas.
Nous sortons. Retournons au centre d'accueil Ellipse. Elle prétexte un besoin d'aller aux toilettes pour aller se piquer. Ensuite elle se démaquille car elle a trop chaud et que son maquillage a coulé. Elle se remaquille. Puis nous retournons au métro où nous croisons des connaissances à elle, toxicomanes, qui squattent dans la station. Assise dans la rame, elle se tamponne sans arrêt le visage : elle transpire. C'est là que nos chemins se séparent : Stéphanie a prévu, ce jour-là, de retrouver une copine qu'elle n'a pas vue depuis longtemps.w 1 Les prénoms ont été modifiés.
MARIE GOUDESEUNE
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