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SPECTACLE

Fabrice Luchini, trublion lettré

Sur scène, Luchini magnifie les textes de Céline, Molière, La Fontaine, Baudelaire, Nietzsche...Photo Hubert Van Maele Sur scène, Luchini magnifie les textes de Céline, Molière, La Fontaine, Baudelaire, Nietzsche...Photo Hubert Van Maele

Aussi démentiel qu'enchanteur, il nous a accordé une interview hier, quelques heures avant d'entrer sur la scène du théâtre Sébastopol à Lille. Il nous sème. On le suit avec notre magnéto. Une aventure jouissive. Comme son spectacle.



PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DEMAILLY > patrice.demailly@nordeclair.fr

« Tout esprit profond avance masqué », disait Nietzsche. Peut-on vous appliquer cette citation ?


>> Vous attaquez fort, vous ! Quand on est jeune et adolescent, on pense qu'il faut dire la vérité. Puis en grandissant, on sait que tout ça n'a pas de grande importance. Il faut être courtois, poli mais ne pas avoir une recherche de la sincérité.

À votre avis, pourquoi vos spectacles plaisent-ils tant ?
>> Alors là, je n'ai vraiment aucune réponse à vous donner. Ce n'est pas de la modestie, mais c'est une colle. Ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a Jean-Louis Barrault qui m'a demandé en 1985 de toucher à un des plus grands livres de la littérature française, en l'occurrence Voyage au bout de la nuit. Jamais je n'aurais imaginé que je le jouerais quinze ans. Mais pourquoi mes spectacles littéraires marchent ? Je n'arrête pas de me poser la question. Est-ce que les gens aiment la langue ?
J'espère que c'est ça... (Il marque une longue pause.) C'est une question embarrassante parce que cela voudrait dire que si je réponds, je suis infatué ou un gros beauf. Comment puis-je avoir l'idée exacte des recettes d'une rencontre exceptionnelle ? C'est ce qu'on appelle « le rendez-vous absolu d'amour » dont parle Guitry.

Est-ce que cela surprend le pessimiste sur la nature humaine que vous êtes ?
>> Bien joué ! (Il le répète à trois reprises.) Comment cela se fait qu'il y a autant de gens pour écouter des trucs pointus ? Mais il y en a aussi qui se déplacent pour des choses qu'on devrait juger comme différentes. Quand on est à Lille, on revêt les habits de la citoyenneté fraternelle, on devient très Aubry... Elle pense que je rappe. J'ai envie de lui dire qu'il ne faut absolument pas oublier que le plus grand rappeur de tous les temps, c'est Jean de La Fontaine.

C'est Sarkozy qui, pourtant, se précipite à chacun de vos spectacles...
>> Il est venu beaucoup à celui sur Céline, cinq-six fois. Rocard aussi. Mais tous les politiques viennent. Mélenchon vient la semaine prochaine à Paris. Je déteste les acteurs qui prennent des engagements politiques. Je ne suis pas tellement pour l'indignation comme fonds de commerce. Donc vous ne m'attraperez pas là-dessus. Je dîne aussi bien à droite que chez Rocard ou DSK.

Loin de nous l'idée de vous ébranler...
>> Regardez Philippe Muray, il n'est ni de droite ni de gauche, il est juste méchant et génial. Ma vocation politique est très simple : une passion pour la langue française. Je suis un vagabond idéologique. Le matin, je peux me réveiller de très bonne humeur et je me sens à gauche. Le midi, j'ai un coup de mou et je bascule vers le centre. L'après-midi, je suis encore dans un autre état et je vais à droite.

Êtes-vous conscient de la singularité de votre phrasé ou de votre gestuelle ?
>> Ce que je sais, c'est qu'il y a un auteur et plus de 1 000 personnes dans la salle. Donc un problème à résoudre. Là, on déconne mais dans une heure ou deux, il y aura une langue avec des archaïsmes, des difficultés et une musique. Et mon unique responsabilité, c'est de projeter sans théâtraliser la beauté, la puissance, la drôlerie, le mystère profond de ces poètes ou grands écrivains.

Votre personnalité fascine autant qu'elle peut agacer.
>> Je ne joue pas là-dessus. Quand je dois lire les notes de La Fontaine, je ne me demande pas si je suis répugnant ou attirant. J'ai une partition et il va falloir l'exécuter. Si je crois que le public vient voir un phénomène, c'est que je n'ai pas beaucoup d'estime pour lui.

Vous estimez que Céline est un grand poète. Cela vous gonfle qu'il soit controversé dans l'esprit des gens ?
>> Il ne faut pas tout confondre. Il y a un écrivain, un individu, un homme politique et un génie. Parfois, tout ça a l'air de se contredire.
C'est un homme immonde, un raciste dément et un très grand écrivain. Il y a une différence entre un génie qui pond des choses exceptionnelles et qui est un quelqu'un d'immonde, et quelqu'un de bien qui ne pond pas. Là, on parle de Céline dans son acte d'avoir pondu des grands livres.

Occupe-t-il une place majeure dans votre vie ?
>> Comme tous les gens qui aiment la littérature. Il a la place majeure de l'Histoire du XXe siècle au niveau de l'oralisation. Il a inventé un style.

Considérez-vous Michel Bouquet comme l'un de vos maîtres ?
>> Vraiment. Le plus grand maître de tous, c'est Louis Jouvet. Après, c'est mon maître de théâtre Jean-Laurent Cochet. Et parmi les gens les plus importants, c'est Michel Bouquet.

Êtes-vous naturel là ?
>> Cette interview me permet de répéter et de repérer les lieux. Dans ma salle de bains, chez moi, je ne suis pas dans cet état-là sinon je serais un malade mental. Il faudrait alors m'enfermer à Sainte-Anne.

Mélancolique hors de scène ?
>> Oui, mais je n'ai pas le droit de me plaindre. Je suis un privilégié.
Au quotidien, je suis souvent seul. J'ai absolument une vie de préretraité. Dans un mois, je reçois d'ailleurs la carte Vermeil.

Vous considérez-vous comme un homme libre ?
>> Vous allez loin, vous ! On se croirait avec le haut de gamme parisien. C'est une interview avec Philippe Sollers, Roland Barthes qui soulèvent des concepts compliqués.

Et la réponse ?
>> Je ne crois pas du tout au libre arbitre. J'ai la chance de faire les choses par passion et je peux en refuser. C'est un idéal souhaitable d'être sans dogme ou sans conformisme. J'essaye d'être à la hauteur de cette fantaisie qu'incarnent tous ces grands écrivains, de m'approcher de l'incroyable liberté de ton qu'avaient ces gens-là en sachant que je n'aurai jamais leur génie ou leur talent.

L'analyse, c'est salvateur pour vous ?
>> Cela a plutôt tendance à donner un vieux coup de désarroi. Ce n'est pas fait pour aller mieux, mais pour se confronter à son problème plutôt que l'enlever.

Un besoin ?
>> Oui, mais ce n'est pas de gaieté de coeur.

Est-ce que vous vous fatiguez vous-même ?
>> On ne peut pas dire que je cohabite en état de grâce avec moi-même.
C'est même assez difficile. Sinon je ne ferais pas ce métier d'acteur.

C'est quoi, le bonheur pour vous ?
>> C'est un mot que je ne comprends pas bien. Cela ne m'est jamais arrivé, je ne suis pas doué pour ça.w Encore ce soir à 20 h 30 au théâtre Sébastopol à Lille. Une dizaine de places viennent d'être remises en vente.


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