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Stefaan De Clerck se joue de la frontière

Stefaan De Clerck préside l'Eurométropole Lille-Courtrai-Tournai. Il passera la main à Martine Aubry cette année. Stefaan De Clerck préside l'Eurométropole Lille-Courtrai-Tournai. Il passera la main à Martine Aubry cette année.

Stefaan de Clerck, 59 ans, ministre belge de la Justice, est entré en politique sur le tard, après une carrière d'avocat. Bourgmestre de Courtrai, président de l'Eurométropole Lille - Kortrijk - Tournai, il est un des moteurs de la coopération transfrontalière. On le dit visionnaire, quitte à ce qu'il brusque ses partenaires, dont l'État français, trop jacobin à ses yeux. Son rêve : que l'Eurométropole puisse servir de modèle pour résoudre les questions d'identité en Europe.



PROPOS RECUEILLIS PAR ERWAN GUÉHO ET MATHIEU HÉBERT > region@nordeclair.fr - PHOTOS HUBERT VAN MAELE

Quels sont vos souvenirs d'enfance à Courtrai ?


>> J'ai vu le jour dans cette maison, où je vis. C'est ma maison. J'y ai passé mon enfance, sur les bords de la Lys, à côté de mon école. C'est ici que j'ai démarré ma carrière d'avocat. C'est ici que j'ai vécu avec ma femme et mes cinq enfants. Je suppose que je mourrai ici.

Vous étiez porté sur les livres ?
>> Je n'avais pas de problème à l'école. Je n'étais pas trop fort en musique. J'ai joué au foot dans l'équipe de Courtrai, puis je me suis mis au basket. J'ai eu la chance de jouer en provinciale puis en nationale. Nous avons été champions de Belgique en 1976. J'étais capitaine. C'était un plaisir.

À quoi ressemblait la ville, avant ?
>> C'était très industriel. Il y avait beaucoup d'usines textiles et ici d'autres usines plus modernes, dont la première fabrique de glace. Toute la ville change. Durant mon mandat de bourgmestre, nous avons lancé la construction de sept ponts sur la Lys. c'est un projet européen et c'est un projet de ville, une nouvelle architecture.

Quel est l'objectif à long terme ? Un outil de développement économique ?
>> Après mon droit, lorsque je suis devenu avocat, j'ai senti que je pouvais réaliser quelque chose dans les domaines de la culture et du développement économique régional. J'ai créé un réseau de jeunes pour changer la ville et la région. La Lys, c'est l'autoroute entre Anvers et Paris. J'ai vu comment donner un levier pour cette ville en créant des espaces publics avec soin, que tout le monde partage, qui changent le comportement des gens. La maison commune, ce sont ces parcs, ces quais...

L'avez-vous conçu en relation avec les villes du nord de la France ?
>> Nous avons regardé vers Lille, qui a bien compris l'influence de l'urbanisme sur les comportements des habitants. C'était un exemple qui nous a inspirés. La méthodologie de Pierre Mauroy (ancien maire de Lille et ancien président de la communauté urbaine, ndlr), qui mêlait les politiques, les décideurs économiques et les académiciens, était une très bonne idée.

Comment êtes-vous entré en politique ?
>> Tard. À quarante ans. Avant, j'ai travaillé. Maintenant, on fait des études, on travaille deux ans et on voudrait le pouvoir. Ce n'est pas bon. Mon père était un homme politique. Mon frère et mon beau-frère étaient aussi engagés au niveau local. Je savais que cela bloquerait à ce niveau. J'ai attendu d'avoir l'expérience et qu'une place se libère.

Votre fierté en politique ?
>> Il est trop tôt pour faire un bilan du passé. Globalement, la gestion de la crise Dutroux a été difficile (il était déjà ministre de la Justice, ndlr). La Belgique connaissait un état pré-révolutionnaire avec les marches blanches. J'ai dû démissionner suite à la fuite de Dutroux. Mais je suis fier des éléments que j'ai pu introduire dans la procédure pénale, la création des Maisons de Justice (qui réunissent, dans chaque arrondissement judiciaire, des acteurs locaux chargés d'élaborer des médiations et des peines alternatives à la prison, ndlr) alors que les autres pays construisaient des prisons. L'abolition de la peine de mort, que j'ai conduite, est aussi une source de fierté.
(...) À Courtrai, ma fierté, c'est le centre commercial qui vient d'ouvrir, le « K in Kortrijk », 90 magasins supplémentaires, qui doublent la surface commerciale en ville, une belle architecture... L'objectif, c'est de faire de Courtrai la ville la plus contemporaine de Belgique. Nous avons la chance qu'elle s'y prête.

Pourtant, raser une partie du centre pour y installer des boutiques n'a pas été facile, notamment pour les commerçants existants...
>> Oui. Mais, tout de même, nous n'avons mis que cinq ou six ans pour y arriver, avec les permis, les étapes de la démocratie participative. C'est peu.

Quel est le créneau pris par Courtrai par rapport aux autres villes ? Le design ?
>> Le design et la ville en mouvement. On est en Europe. L'idée d'État-nation, c'est du passé. Il y a un espace européen et nous y sommes tous en réseau. Chez nous, les villes sont en réseau, bâtissent des projets ensemble, même si elles n'ont pas la même langue, la même culture. Nous sommes liés par la proximité ; la force de ce réseau nous donne un avenir et des perspectives. (...) En Europe, qu'est-ce que Courtrai seule ? En Belgique, nous sommes dans un petit coin de la Flandre, éloigné de Bruxelles. En revanche, en Europe, tout le monde connaît l'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai. Nous sommes des pionniers. On a désormais une structure, des projets et on se connaît. w

« Nous ne sommes plus seulement flamands, français et wallons, mais eurométropolitains »

La France ambitionne d'accueillir des matches de foot pour l'Euro 2016. La Belgique s'associe aux Pays-Bas pour le Mondial de 2018. Peut-être un coup à jouer en commun de part et d'autre de la frontière, imagine Stefaan De Clerck. Quelle articulation faites-vous entre les villes de l'Eurométropole ? >>On ne pense pas seulement à Lille centre, la Grand-Place et le Furet du Nord. Ce qui a été fait à Tourcoing, à Roubaix, dans les quartiers autour de Lille, participe à ce renouveau. L'Eurométropole s'inscrit dans une vision régionalisante de Lille. Après lille3000, quelles coopérations transfrontalières imaginez-vous ? >> C'est un peu tôt pour le dire. Pourquoi pas une exposition internationale ou quelque chose de cette dimension ? En foot, la France est candidate à l'Euro 2016. Les Pays-Bas, associés à la Belgique, le sont pour la Coupe du Monde de 2018. On peut peut-être travailler en commun à un grand projet. Rudy Demotte (de Tournai, ndlr) est très occupé. Martine aussi. Moi à la Justice en Belgique... Nous sommes des copains. Nous n'avons pas suffisamment le temps de nous voir. Mais un jour, il y aura un grand projet commun. L'Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai a deux ans. On a du mal à en saisir les réalisations concrètes. Quel est le bilan ?  >> Nous avons structuré une agence, une petite équipe d'une dizaine de personnes, des gens qui travaillent et qui connaissent Wallons, Flamands et Français. Ce n'est pas l'Eurométropole qui agit, c'est elle qui anime le réseau des quatorze institutions associées (10 belges, 4 françaises, ndlr). Symboliquement, c'est énorme. Mais pour avancer, on doit se déconnecter du système national. C'est facile pour les Belges. Mais en France, monsieur le préfet rappelle souvent que la procédure doit être respectée, que ça ne se passe pas comme ça... Sortez de ce système ! On est en Europe ! Créer ce déclic, c'est important. Nous ne sommes plus seulement flamands, français et wallons, nous sommes eurométropolitains. Des exemples ? >> Quel doit être le contrat de travail des personnes qui travaillent pour l'Eurométropole ? Un fonctionnaire français en Belgique, par exemple. Ce n'est pas la France qui va dicter sa règle. Autre exemple, nous souhaitions solliciter une subvention pour un colloque transfrontalier. La structure de l'Eurométropole, qui n'est pas une autorité administrative, n'est pas habilitée à en recevoir... C'est d'une complexité que je ne veux même pas comprendre ! C'est de la technocratie. La solution ? >> Les blocages sont d'ordre national. On aura besoin de la créativité belge. (...) En Belgique, nous sommes des artistes de la complexité. Les problèmes de langue en sont-ils ? >> Martine a promis l'apprentissage du flamand, non ? En matière fiscale ou sociale, les entreprises tirent parfois profit de la frontière. Que faut-il changer ? >> L'Europe, ce n'est pas l'harmonisation totale. Il y aura toujours des différences. Comme dans l'Eurométropole, le but n'est pas de tout égaliser. Nous prenons acte des différences pour en faire des opportunités et pour avancer. Il n'est pas inconvenant que des Français travaillent ici en Flandre s'ils en tirent avantage. w

Justice : « Je ne crois pas à une police unique, mais à une meilleure coopération »

Le ministre belge de la Justice a surpris l'opinion en transférant des prisonniers du Royaume dans des cellules des Pays-Bas. En matière de coopération transfrontalière police-justice, Stefaan De Clerck a d'autres idées... Pour lutter contre la surpopulation carcérale, la Belgique loue des cellules aux Pays-Bas. Pourquoi ? >> Nous louons une prison pour trois ans et en construisons sept nouvelles, en parallèle, en Belgique. Cela représente un paquet d'un milliard d'euros. La plupart des sites datent du XIXe siècle. Louer une prison, avec des surveillants néerlandais, mais sous direction belge, c'est la première fois que ça se fait en Europe. Je me suis inspiré de l'Eurométropole. S'il y avait une prison libre à Tourcoing, on y serait allé. C'est aussi éloigner les détenus de leurs familles, élément clé de leur réinsertion... >> J'ai été attaqué sur ce point par la Ligue des droits de l'Homme. Qu'on m'explique que lutter contre la surpopulation carcérale est contraire aux droits de l'Homme ! Une douzaine de personnes sont allées au tribunal pour contester leur transfert. Elles ont toutes été déboutées. Et une personne a retiré sa plainte, car elle se trouvait mieux aux Pays-Bas que dans sa prison d'origine... La Belgique prendra la présidence de l'Europe en juillet. Vos priorités ? >>Pour la justice, nos priorités sont de créer une nouvelle façon de coopérer entre police et justice en Europe au stade de l'enquête, de travailler sur l'équilibre entre les libertés individuelles et la sécurité après le rejet par le parlement d'une convention sur ce thème entre l'Europe et les États-Unis. Dernière priorité : le transfrontalier, évidemment. J'organiserai ici un grand colloque police-justice fin 2010 sur ce sujet. Ici, la coopération transfrontalière en la matière demeure à l'état d'expérimentation... >> L'Eurométropole n'a pas de pouvoir de police ni de justice ! Mais on peut mettre en oeuvre les acteurs, magistrats, policiers, bourgmestres. La sécurité est un élément clé de la vie de tout le monde. En pratique, comment cela fonctionne-t-il ? >> Un policier peut traverser la frontière. Mais pour arrêter un suspect et lui passer les menottes... Quand un car-jacking se produit d'un côté de la frontière, il faudrait que les policiers de l'autre côté aient l'info en « real time » . Si un délit est causé à Mouscron par des Français, il faut que les policiers français puissent prendre le relais. Je ne crois pas à une police unique, mais à une meilleure coopération.


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