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Gilles Guillon, l'homme des polars du Nord

La devise de Gilles Guillon? «Aller de l'avant, changer et innover tout le temps.» La devise de Gilles Guillon? «Aller de l'avant, changer et innover tout le temps.»

Cinq ans déjà que la collection « Polars en Nord » a vu le jour aux éditions Ravet-Anceau. Cinq ans aussi que le succès des ouvrages édités, après la curiosité des débuts, inspire le respect et assure la renommée des auteurs nordistes, enfin reconnus pour leur talent. Et derrière ce succès, un homme, passionné par le roman noir, mais aussi par les défis : rencontre avec Gilles Guillon, un Poitevin qui n'aurait jamais imaginé prendre autant racine dans la région.



PROPOS RECUEILLIS PAR CÉLINE DEBETTE ET CHRISTELLE JEUDY ; PHOTOS HUBERT VAN MAELE

Poitevin d'origine, comment êtes-vous arrivé dans le Nord ?


>> Tout commence par des études de journalisme à l'IUT de Bordeaux. À ma sortie, en 1982, je voulais faire de la radio à Montpellier et moi qui n'avais jamais dépassé Paris, je me suis retrouvé à France 3 Lille !
Quand je l'ai dit à ma mère, elle m'a rassuré en me disant « Oui mais c'est provisoire... ». Et quand on commence à travailler à Lille un 1er juillet d'un été très chaud, les terrils au bord de l'autoroute, ça marque ! Je me souviens aussi des égouts qui débordaient et au bout de trois mois, j'étais content de repartir, ce que j'ai fait pour continuer les remplacements à France 3 et aux quatre coins du pays.

Et finalement, c'est dans le Nord que vous posez vos valises...
>> Oui parce que j'ai fait un petit bilan professionnel et c'est la région du Nord qui m'a paru la plus intéressante : avec les problèmes de la sidérurgie et du textile, les faits divers, ça n'arrêtait jamais et le journal de France 3 était rempli d'actualité. Malgré les fermetures d'usines, la région faisait preuve d'un dynamisme que je n'ai pas retrouvé ailleurs. Et comme les gens ne se battaient pas vraiment pour venir travailler dans le Nord, j'y ai enchaîné les CDD avant de rester dix ans à France 3, notamment à la présentation des journaux télévisés.

Subitement, vous changez pourtant de voie pour un magazine sur les rallyes automobiles. Risqué, non ?
>>Mon grand-père m'a toujours dit qu'une journée où l'on n'apprend rien est une journée perdue. C'est d'ailleurs pour cela que j'avais choisi le journalisme. J'avais donc décidé que fin 1992, je ferai autre chose que de la télé, sans savoir quoi. Un jour, le téléphone a sonné, les éditions Freeway, basées en Auvergne, me proposaient de créer Rallye magazine. Le rallye, c'est ma passion, alors j'ai dit oui même si ça se passait à Clermont-Ferrand. On m'a dit que j'étais fou de quitter la télé mais j'ai quand même démissionné. Quant à ma femme, qui voulait rester dans le Nord, elle m'a simplement dit « quand tu en auras marre, tu reviendras ». Je suis resté un an et demi en Auvergne pour me rendre compte que le plus intéressant dans la presse, c'est la création des journaux.

Et des journaux aux polars, il n'y a qu'un pas ?
>> Je lis des polars depuis des années. Au lycée, je lisais San Antonio, tous les classiques de la série noire. J'aime cette littérature du présent, inscrite dans une réalité sociale et culturelle, ça permet d'évoquer des problèmes de la société actuelle sans nombrilisme ni états d'âme.
Quand j'étais au magazine Pays du Nord, je suivais des salons du livre où je voyais des polars bretons, alsaciens.
Je me suis toujours dit que ce qui marchait ailleurs devait être faisable ici dans le Nord. Je rencontrais en plus de nombreux auteurs qui ne trouvaient pas d'éditeurs : j'ai lu leurs livres et dans le lot, certains étaient très bien. J'ai d'abord voulu créer ma propre maison d'édition, si bien que lorsque le patron de Ravet-Anceau est venu me chercher, je lui ai répondu que j'avais mes propres projets. Ce qui m'a décidé à accepter sa proposition, c'est quand il m'a dit, au sujet des polars du Nord, que j'avais carte blanche si ça marchait.

Et comment ont été accueillis les premiers polars de la collection ?
>> Les deux premiers, dont Le vagabond de la baie de Somme, sont sortis en octobre 2005, dans une sorte de scepticisme général. Les libraires, qui s'attendaient à des livres ne tenant pas la route, n'y croyaient pas. Et puis il y a eu le succès de presse et la curiosité suscitée par un éditeur de cartes routières et de beaux livres, Ravet-Anceau, qui se lançait dans le polar. Le succès a finalement été tel que le patron a voulu accélérer la cadence.
Il faut dire aussi qu'à l'époque, le succès de La chambre des morts, le polar de Franck Thilliez, qui était publié chez un autre éditeur mais dont l'intrigue se déroulait dans le Nord et notamment à Dunkerque, nous a aussi servis.

Et maintenant, on n'imaginerait pas faire sans ces polars du Nord ?
>> Aujourd'hui on en est au 57e ou 58e polar édité. L'un de nos auteurs, Gilles Warembourg, a été retenu pour le grand prix de littérature policière Flandres Noire, à côté d'autres grands auteurs du genre, c'est une consécration. Maintenant, l'étiquette régionale reste difficile à porter, je le sens quand je propose les auteurs de la collection dans les salons nationaux. Pour certains, l'étiquette « polar régional » reste synonyme de médiocrité, on doit se battre contre cette idée-là et il y a encore plein de gens qui ne nous prennent pas au sérieux. Notre objectif reste de convaincre de lire nos auteurs car c'est comme cela qu'on va à l'encontre des idées reçues.

Et l'avenir ?
>> Le succès des polars donne envie de décliner cela dans d'autres domaines, comme celui des romans sentimentaux, avec une nouvelle collection qui doit débuter bientôt.w

« Nous faisons partie des rares éditeurs à avoir franchi le cap du numérique »

Bien que la crise économique n'épargne pas les maisons d'édition régionales, Gilles Guillon ne manque pas d'idées pour développer ses collections. Et cela passe notamment par les nouvelles technologies. Vous êtes membre du bureau de l'association des éditeurs du Nord et du Pas-de-Calais. Avec la crise, comment se porte l'édition en région ? >> La plupart des éditeurs de la région ont réduit les sorties de livres dès le deuxième semestre 2008. Le climat était celui d'une très grande prudence, avec les projets les plus risqués ou coûteux repoussés. Comme s'ils hésitaient avant de prendre un risque. Depuis début 2010, la plupart des éditeurs se sont recentrés sur ce qui marche le mieux : le roman. On constate la même prudence et ceux qui n'avaient pas les reins solides ne sont plus là ! Sur les 35 éditeurs adhérents de l'association, une dizaine n'ont pas mis à jour leurs fiches. Peut-être ont-ils arrêté leur activité. Comment voyez-vous l'avenir ? Les éditeurs ont-ils des raisons d'espérer ? >> Il y a encore plein de choses à faire, on trouve toujours des éditeurs nationaux qui viennent faire des livres sur la région. Il y a de la place à prendre. Aux Polars en Nord, nous avons innové dans tout ce qui est numérique, dans les nouvelles technologies : en partant de la matière du livre, on crée des applications sur iPhone, les romans y sont lisibles après avoir acheté un logiciel. Quel est l'intérêt ? >> Si nos livres sont présents dans les librairies de la région, ils le sont rarement à Paris et encore moins dans le Sud de la France. C'est quasiment mission impossible pour des lecteurs éloignés du Nord - Pas-de-Calais de commander un livre de notre collection. Ou du moins c'est long et compliqué. La solution peut donc passer par les applications iPhone ou les fichiers numériques. C'est ce qui nous permet de toucher la diaspora nordiste éparpillée à travers le monde. Mais ces nouvelles technologies ne risquent-elles pas de tuer le livre ? >> Pour nous c'est complémentaire. Internet n'a pas tué le livre. Et puis, c'est dans l'air du temps. Il y a 15 ans, on ne travaillait pas avec Internet ou les téléphones portables. Aujourd'hui, ils sont entrés dans les moeurs et font partie de notre quotidien. Ça va très vite. Nous faisons partie des rares éditeurs à avoir franchi le cap du numérique pour tout notre catalogue. Il faut dire que c'est un investissement. Mais je pense que d'ici 1 ou 2 ans, les prix auront baissé et le numérique sera beaucoup plus accessible. Internet peut également se révéler utile à vos auteurs... >> Internet est un très bon outil de communication. C'est pour cette raison que je les encourage à créer leur site ou leur blog et à s'inscrire sur les réseaux sociaux comme Facebook pour notamment se faire connaître en dehors de la région. Pensez-vous que l'édition devrait être plus aidée par les pouvoirs publics ? >> Il n'existe pas d'aides pour l'édition en Nord - Pas-de-Calais, c'est une des conséquences de la politique régionale qui remonte aux années 80. Nous, éditeurs, avons appris ici à faire sans, mais quand on voit comment cela fonctionne dans d'autres régions, on se dit qu'il y a des éditeurs mieux lotis que ceux du Nord - Pas-de-Calais.w


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