Gérard Caudron, quarante ans d'une ville
Publié le samedi 27 février 2010 à 06h00
Arrivé «par hasard» à Villeneuve d'Ascq, Gérard Caudron aura marqué de son empreinte la ville nouvelle.
La vie politique de la « quadra » Villeneuve d'Ascq aura été dominée par sa voix rocailleuse. Maire de 1977 à 2001, et à nouveau depuis 2008 après un come-back retentissant, Gérard Caudron a posé sa griffe sur la ville nouvelle. De son engagement dans le sillon de François Mitterrand à son divorce avec le PS, de ses succès à sa traversée du désert, du Grand Stade aux régionales, l'homme jette aujourd'hui un coup d'oeil dans le rétro. Sans insulter l'avenir...
PROPOS RECUEILLIS PAR JULIEN GILMAN ET SÉBASTIEN LEROY > region@nordeclair.fr PHOTOS MATTHIEU MILLECAMPS ET ARCHIVES NORD ÉCLAIR
Où se situent vos origines ?
>> Je suis né en 1945, près de Laon, d'un père français et d'une mère française née en Pologne. Lui était employé de bureau, elle travaillait à l'usine. Il était SFIO, elle plutôt communiste. Elle a fait 1936 sur les grilles des usines.
Quel a été le déclencheur de votre engagement politique ?
>>Adolescent, j'ai eu un très fort sentiment de révolte. Ma famille était relativement pauvre et le lycée représentait beaucoup. Or ma soeur et moi avons dû subir toute une série de petites humiliations, les sourires goguenards des autres élèves, jusqu'à un prof, pourtant communiste, qui m'a reproché de n'avoir qu'un vieux manuel d'occasion et pas celui qu'il avait demandé. Ce sentiment d'injustice a forgé mon engagement à gauche. Mais pas au PCF parce qu'en 1956, le massacre de Budapest m'a beaucoup choqué. J'ai fini par adhérer à la SFIO en 1964, avec Dinah Derycke que j'avais rencontrée quand j'étais venu étudier l'économie à Lille, après avoir réussi les concours d'inspecteur du Trésor. Et François Mitterrand est arrivé en 1965. Ça a été le coup de foudre. Il aura marqué trente ans de ma vie politique.
Quand arrivez-vous à Villeneuve d'Ascq ?
>> Je n'avais pas envie de faire carrière au Trésor, alors j'ai passé un concours de prof de sciences éco. En 1969, je suis nommé au lycée Turgot, à Roubaix. Après avoir habité à Croix, je trouve finalement un logement à Flers.
J'arrive à Villeneuve d'Ascq par hasard...
Votre première élection en 1976, comme conseiller municipal, est-elle aussi due au hasard ?
>> Quand j'arrive à Villeneuve, au début des années 1970, je n'ai aucune intention de carrière politique. Et si les élections de 1977 s'étaient passées normalement, je n'aurais sans doute pas été candidat...
Mais il y a une élection partielle provoquée en 1976...
>> Ce créneau nous permet de changer le rapport de forces. Le maire de droite, Jean Desmarets, et son premier adjoint se disputent, provoquant la partielle. Au PS, c'est le désert. On doit être une trentaine. Moi, j'ai quelques idées simples pour la ville nouvelle et lorsque se pose la question de trouver l'animateur de l'équipe, je lève la main deux secondes plus vite que Jean-Michel Stievenard. Et au premier tour, à la surprise générale, la liste PS arrive en tête. Ça reste ma plus grande émotion politique, plus que mon élection comme maire un an plus tard.
Maire, vous n'avez pas les pleins pouvoirs dans une ville encore administrée par l'établissement public d'aménagement de Lille Est. Comment vous imposez-vous ?
>> Nos armes, c'était la garantie d'emprunt et le permis de construire. Si le conseil municipal refusait, les équipements ne se faisaient pas. Politiquement, face à la communauté urbaine notamment, c'était la technique du « coup de gueule ». Le lendemain de mon élection, Arthur Notebart (président de la communauté urbaine, ndlr) me téléphone. Il me dit : « Je crois qu'il y a une incompréhension »... Je ne voulais pas signer un arrêté déjà tout fait pour effectuer des sondages en vue du viaduc de métro au Triolo. J'avais fait campagne contre et il voulait que je revienne sur cet engagement. Il m'a dit : « Pour qui tu te prends ? Je vais t'écraser. » Ça forge le caractère. Après, avec une équipe de gens actifs, on est allés vers la finition du programme ville nouvelle. Soit vous reprenez les clés très vite, soit vous ne les reprenez jamais.
Vous quittez votre poste en 2001, après quatre mandats. Vous vous brouillez avec Jean-Michel Stievenard que vous aviez désigné comme successeur, avec le PS que vous quittez en 2002... Vous n'arriviez pas à décrocher ?
>> Quand je pars, j'éprouve de la lassitude et je ne veux pas faire le mandat de trop. Est-ce que je n'arrivais pas à quitter le fauteuil de maire ? Je ne dirai pas le contraire. Mais je pense aussi que Jean-Michel Stievenard avait peur que je revienne. Le PS a fait une erreur en ne négociant pas avec moi un modus vivendi. C'est tout juste si on ne faisait pas croire que je n'avais jamais existé. Ça a été une période extrêmement difficile à vivre.
En 2008, vous vous représentez et vous êtes réélu. Avez-vous alors l'esprit de revanche ?
>> Aucun. Il n'y a pas eu de mesures prises contre l'ancienne administration.
Jean-Michel Stievenard vous aurait demandé de rester au conseil d'administration du Musée d'art moderne et de la Haute-Borne...
>> Oui, j'ai refusé. On était candidats l'un contre l'autre, ce n'est pas anormal. Il faut se rappeler de la campagne. On m'a comparé aux socialistes d'avant-guerre qui avaient rejoint Vichy ! Mais, non, ce n'est pas une revanche. Simplement quand on prend les clés d'une boutique, on la reprend en entier, il n'y a pas de lot de consolation.
Pensez-vous vous représenter en 2014 ?
>> L'expérience m'a appris une chose : je n'annoncerai plus jamais un départ car, dans l'esprit des gens, ça veut dire que la page est déjà tournée. Aujourd'hui, je projette toute mon énergie dans la définition de la ville à l'horizon 2020-2025. Après, si les élections avaient lieu dans un mois, je dirais oui. Je suis sans doute en meilleure forme qu'en 2008. Mais dans quatre ans, qui sait ?w
Alors que des recours viennent d'être déposés contre le permis de construire qu'il a accordé au Grand Stade, le maire de Villeneuve d'Ascq veut se tourner vers l'avenir et les retombées que l'équipement va générer pour la ville. Durant la campagne des municipales en 2008, vous vous positionnez comme celui qui sait dire non et, élu, vous signez le permis de construire du Grand Stade... >> Avant les élections, il y a un vote sur le Grand Stade en communauté urbaine le 1er février et je n'y prends pas part. Il y a un autre vote, après les élections, le 25 septembre, et je n'y prends pas part non plus. Il n'y a pas de changement d'attitude. Quant au permis de construire, il s'agit de comparer le projet et les règles de droit. Tous les feux étant au vert, je ne peux que signer. Avec toutes les réserves qui sont les miennes : 50 000 places, c'est trop ; la polyvalence sera difficile à gérer ; les accès vont poser problème. Mais l'objet n'est pas là. Je ne vois pas pourquoi le pouvoir administratif du maire ou le pouvoir judiciaire l'emporterait sur la démocratie représentative. Maintenant que le projet est là, comment en tirer bénéfice pour votre ville ? >> Ça a toujours été mon discours, avant et après. Je ferai tout pour minorer les inconvénients et pour majorer les avantages. Si le stade doit se faire, j'entends l'utiliser à la fois comme élément d'accompagnement de la ville nouvelle renouvelée et du centre-ville. Je ne veux pas que le Grand Stade se retrouve dans un Lille-Est qui serait devenu l'équivalent de Lille-Sud... Il contribuera certainement à ce pôle des années 2020-2025 que j'appelle de mes voeux. Il ne faudrait pas que le stade soit le centre-ville, mais la limite sud du quartier de l'Hôtel de Ville. Il est prévu à côté une capacité hôtelière de 250 chambres, 150 chambres étudiantes, des restaurants qui vont donner de la matière supplémentaire à ce centre. Avec toute l'impopularité possible qui risque d'en découler, je compare les avantages et les inconvénients. Si le stade était construit à Lesquin ou à Lomme, les pôles commerce ou animation partaient là-bas. En plus, le Grand Stade est un atout pour l'avenir du Stadium. J'ai vu passer à mon retour, en 2008, des documents portant sur des opérations immobilières sur le Stadium... Là, j'ai obtenu de Michelle Demessine qu'il sera mis aux normes pour l'athlétisme et le rugby. Enfin, il faut considérer que si, par malheur, le projet était annulé, il n'y en aurait pas d'autre d'ici dix ou vingt ans. Ce qui n'enlève rien à l'éventuelle validité ou le sérieux des recours. Justement, les recours... >> Celui des 2sous du Grand Stade fait 70 pages qui semblent bien ficelées. Je l'ai feuilleté, assez pour me rendre compte que ça n'est pas du bla-bla. Je dispose d'un mois pour le faire étudier par les techniciens de l'urbanisme et par notre avocat. J'en tirerai les conclusions. Est-ce devenu le lot de ces grands équipements que de faire l'objet de tels recours ? >> La société est devenue très procédurière. Il n'y a plus un grand projet qui y échappe. Mais je ne trouverais pas juste d'annuler le permis de construire parce que ça occasionne des nuisances à cause des parkings, des voitures. Sinon, ça veut dire qu'on ne peut plus rien construire. Je suis désolé, mais si on veut le calme et pas d'autos, on va en Lozère, on ne s'installe pas dans la métropole lilloise.w
Pour les régionales, Gérard Caudron a placé deux membres de son mouvement, Rassemblement citoyen, sur la liste Europe Écologie, égratignant au passage ses ex-camarades du PS dont il pointe les tentations hégémoniques. À l'automne, on vous annonce, vous ou quelqu'un de Rassemblement citoyen, sur la liste PS et on vous retrouve avec Europe Écologie. Que s'est-il passé ? >> On annonce des choses fausses... Comme régulièrement, j'ai eu une rencontre avec Martine Aubry qui m'a dit que ce serait bien de faire à la Région ce qu'on a fait à la communauté urbaine, avec les mêmes poids lourds. J'ai répondu que la Région n'était pas la communauté urbaine. Et je suis contre les cumuls. Je suis maire d'une ville importante et chargé du dossier logement à LMCU. J'ai plus d'utilité ici qu'à la Région. Le débat entre nous s'est arrêté là. Pour les régionales, on fait une offre de dialogue aux socialistes, aux Verts et au Front de gauche. Avec les socialistes, on n'arrive pas à se rencontrer et ils annoncent une liste sur laquelle on figure. On n'a même pas encore discuté. C'est une forme de mépris habituel au PS qui est une machine à gérer des postes. Ils gagneront peut-être des Régions mais ils ne gagneront pas en 2012 sans s'élargir, avec des alliés et non avec des esclaves. Avec les Verts, nous avons eu plusieurs réunions. On s'est mis d'accord sur un projet puis sur une liste. On a deux places, la 10e position pour le Villeneuvois Sylvain Estager et la 17e pour la Leersoise Catherine Boone. On vous sentait proche de Martine Aubry. Vous avez été déçu ? >> Ce que je pense de Martine Aubry et de la première secrétaire du Parti socialiste, ce n'est pas la même chose. Je ne suis pas déçu, mais conforté. On n'en a même pas parlé. Ça n'a pas non plus refroidi nos relations. J'ai passé l'âge d'être déçu. Pour l'être, il faut des illusions. Je ne m'en fais plus. Avez-vous passé un deal avec les Verts pour Villeneuve d'Ascq ? >> Non. Ce qui est sûr, c'est que je pense que la ville doit continuer à être un laboratoire innovant en politique. Et l'innovation, ça peut être les Verts, mais aussi des socialistes revigorés ou Rassemblement citoyen. Tout est ouvert. On annonce le PS largement en tête en mars dans la région. Serait-ce l'échec de votre message et la réussite du rouleau compresseur socialiste ? >> Ça plomberait un avenir basé sur la refondation entre partenaires égaux. Mais si les électeurs le disent ainsi... Je ne remets pas en cause le principe républicain, ils auront raison.w


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