Marc Pilliot, pédiatre pour « ne pas quitter l'enfance »
Publié le samedi 06 juin 2009 à 06h00
Pédiatre à Roubaix, le docteur Marc Pilliot est depuis toujours un homme engagé : président de l'ENVOL, l'association pour l'accueil et l'éveil du nouveau-né, ce Nordiste d'adoption est également à la tête de la Coordination française pour l'allaitement maternel (COFAM). En cette veille de fête des mères, il constate, intrigué, que les mamans ont de « moins en moins confiance en elles. » Rien d'étonnant dans une société où on leur en demande toujours plus.
PROPOS RECUEILLIS PAR MATHIEU HÉBERT ET CHRISTELLE JEUDY ; PHOTOS HUBERT VAN MAELE
D'où venez-vous ? D'une famille de médecins ?
>> Pas du tout. J'étais le premier bachelier d'une famille originaire de Paris. Mon père avait une petite entreprise de plomberie-chauffage et couverture. Mais j'étais un bon élève et c'est comme cela, un peu par hasard, que je me suis retrouvé en médecine. Ce n'était pas une vocation, j'ai fait un bac philo à 16 ans et en fait, je voulais devenir pilote d'avion, pour voyager. On habitait près d'Orly et j'ai parlé de mon projet à mon prof de philo, que j'admirais beaucoup. Il m'a dit, « Mais c'est conducteur de bus ». Ça m'a dégoûté...
Vous voilà donc en médecine. Mais pourquoi avoir choisi la voie de la pédiatrie ?
>> En médecine, j'ai d'abord été un peu dégoûté par le côté très mandarin de l'enseignement et après quatre ans, même si mon bagage philosophique m'apportait d'autres dimensions que le seul « 2 + 2 », j'ai voulu tout abandonner. C'est un ami qui m'a convaincu de rester et le soir, j'ai suivi une formation en psychologie et sociologie. Et en travaillant dans un service de pédiatrie, à l'hôpital communal de Neuilly, ça a fait tilt. Les internes y étaient formidables et le patron un humaniste très cultivé, qui défendait un véritable échange avec les enfants et les parents. En pédiatrie, on ne peut pas jouer au « grand » médecin : on peut raconter des bobards à un patient adulte, pas à un enfant. L'enfant, on ne l'impressionne pas et il faut être dans une relation vraie avec lui.
Et donc, ça se passe comment ?
>> Un pédiatre, ce peut être le docteur « Père fouettard », celui qui dit aux parents « Je vais vous dire comment faire ». Moi par exemple, je mets toujours un canard sur mon stéthoscope et les parents qui viennent consulter ouvrent alors des yeux écarquillés. La grande majorité des adultes ne veut pas quitter le monde de l'enfance et ce qui est bien dans ce métier, c'est de pouvoir continuer à « jouer » tout en abordant des choses très pointues comme l'accueil du nouveau-né. Car la naissance est une période charnière, avec de l'émotionnel et du psychologique, du scientifique aussi, avec des parents qui se construisent. Mon métier de médecin n'est pas seulement de soigner, mais aussi d'accompagner, tant à mon cabinet qu'en clinique. Car pédiatre, c'est aussi une activité importante en maternité, ce que j'ai fait à la clinique Saint-Jean de Roubaix en parallèle de mon cabinet. Il faut être disponible 24 h sur 24, quitter le cabinet s'il le faut pour s'occuper du bébé. Ça foutait parfois le bordel dans les consultations mais ça a donné de la variété à mon métier.
Pourquoi et comment êtes-vous devenu cet homme engagé, dans l'accueil du nouveau-né, dans la défense de l'allaitement maternel ?
>> Très vite, j'ai eu le désir de partager les connaissances acquises. J'avais travaillé à la maternité de Port-Royal où un grand professeur m'a fait comprendre que la néonatalogie est aussi un humanisme. À l'époque, dans les années 70, les parents n'avaient pas le droit de rentrer dans les services de nouveau-nés. Ce médecin les a autorisés, tout le monde a crié au scandale alors qu'aujourd'hui, ne pas le faire, c'est une faute professionnelle. Ça marque forcément de travailler avec un tel chef de service, qui ose imaginer des choses et envoyer balader les habitudes. Et pour changer ce discours totalement faux sur le bébé, on s'est rendu compte qu'il fallait d'abord changer le regard du professionnel de santé sur le bébé, d'où ces formations que l'association ENVOL a mises en place dès 1985, pour que les infos passent à tous les niveaux et ça a entraîné une vraie émulation dans toute la région et, surtout, un état d'esprit qui se ressent encore aujourd'hui.
Donnez-nous quelques exemples de ces principes visiblement de bon sens à appliquer au moment de la naissance
>> Qu'on laisse les parents tranquilles avec l'enfant à la naissance, qu'on ne sépare pas la mère de l'enfant. Si on fait cela, la mère enveloppe le bébé, le caresse, le masse, croise son regard, lui parle. Une relation s'installe, c'est ce regard de départ qui crée l'être humain. Le bébé, qui a une sensorialité très développée, cherche ensuite le sein, sans pleurer, sans crier, sans être effrayé par ce changement de monde qu'il vit. Quand on respecte cela au moment de la naissance, les liens sont indéfectibles.
Mais vous savez très bien que dans la réalité, ça ne se passe souvent pas comme cela. Alors, quelles conséquences dans ce cas ?
>> Tout devient alors plus difficile. Si une maman s'est sentie aimée dans son enfance, qu'elle un projet de vie, un compagnon avec qui tout va bien, cette mère va récupérer et garder confiance en elle. Mais si son enfance a été un peu dure, qu'on lui a toujours dit qu'elle était nulle, moche, que son conjoint est parti, elle va se sentir diminuée. On a vraiment une obstétrique très médicalisée, qui donne l'impression que la mère est une "bombe" ambulante à qui il faut faire un tas d'examens. La femme est dépossédée de son corps pendant la grossesse et une fois qu'elle accouche, on lui demande de se débrouiller toute seule. Ce qui donne des mamans stressées, qui n'ont pas confiance en elles.
Et pourquoi la situation n'a-t-elle pas plus évolué dans nos maternités ?
>> Parce que ce que je vous dis là provient beaucoup de travaux d'origine étrangère réalisés dans les années 90 et dont les effets arrivent seulement maintenant chez nous. Mais il n'y a qu'en France qu'on considère que la grossesse est d'abord pathologique car ici, on est dans le faire : peser le bébé, le mesurer, lui faire la raie sur le côté... On ne laisse pas le temps or, il y a des événements dans la vie, comme la naissance, où il faut savoir donner du temps.
Le docteur Pilliot est un ardent défenseur de l'allaitement maternel dont le premier bienfait, anti-infectieux, est souligne-t-il « archi prouvé » par de nombreuses études. Or, il reste encore beaucoup à faire pour le développer. Vous présidez la Coordination française pour l'allaitement maternel. (CoFAM). Qu'est-ce que c'est ? >> Il y avait des accords internationaux pour que chaque état développe l'allaitement et en France, il ne se passait rien. Quelques professionnels avaient aussi entendu parler du label « Ami des bébés », décerné par l'UNICEF et l'OMS aux maternités développant une politique en faveur de l'allaitement maternel. Alors la CoFAM a été créée en 2000, pour promouvoir la semaine mondiale de l'allaitement maternel et faciliter les initiatives dans les maternités labellisées « Ami des bébés ». À partir de 2004, nous avons été sollicités pour sensibiliser les professionnels de santé sur l'allaitement autour de la naissance et amorcer une réflexion sur les pratiques mais en France, il y a du boulot. Pourquoi ce militantisme ? >> Je ne supporte pas les abus de pouvoir. Ça étouffe les enfants dans leur développement. Mais mon principal militantisme, c'est que les femmes qui ont envie d'allaiter puissent le faire. Et quels sont les bienfaits de l'allaitement maternel ? >> Sur le plan infectieux, ils sont archi-prouvés. Moins de diarrhées, d'otites, de mortalité infectieuse... Les bénéfices sont d'autant plus importants que l'allaitement est long. Il prévient aussi le diabète, des allergies, protège la maman du cancer des ovaires, de l'utérus ou de l'ostéoporose... Encore faut-il pouvoir allaiter son enfant... >> Oui alors j'informe, je conseille. Celles qui veulent continuer à allaiter en travaillant, je leur explique qu'elles peuvent dire à leur employeur qu'allaiter réduit de 30 % l'absentéisme, c'est moins de congés maladies ( rire). Par contre, celles qui allaitent longtemps, je ne vous dis pas les réflexions qu'elles entendent, notamment de la part de leur famille, du genre « Ton enfant ne va jamais se détacher de toi ». Vous ne craignez pas de culpabiliser les mamans qui ne peuvent ou ne veulent pas allaiter, les « mères biberons » ? >> Ce qui me choque, c'est que les mères sont amenées à faire un choix sans savoir. À la maternité, on leur demande seulement si elles veulent allaiter ou non. C'est une question fermée. Avant l'accouchement, bien en amont, on pourrait leur demander si elles y ont réfléchi, ce que ça implique... Il n'y a qu'un tout petit pourcentage de femmes qui ne peuvent réellement pas allaiter. Dans ce corps à corps avec le bébé, certaines peuvent craindre une trop grande fusion, une forme de cannibalisme... D'autres ne souhaitent pas allaiter leur premier enfant puis le font pour leur deuxième ou troisième enfant. L'accouchement et l'allaitement sont des chemins initiatiques. On découvre des choses sur soi. Vous dites que les hôpitaux et maternités ne favorisent pas l'allaitement maternel. La France est-elle un cas particulier de ce point de vue ? >> C'est une spécificité française, en effet. On a eu des nourrices jusqu'au XIXe siècle, puis Pasteur et le lait stérilisé. En France, le féminisme a voulu positionner la femme à l'égal de l'homme. Ailleurs en Europe, le féminisme était identitaire. Les femmes disaient : « Nous voulons des droits mais restons des femmes ». Tout cela change ; grâce aux parents. qui lisent beaucoup, et grâce à la loi Kouchner qui a donné des droits aux patients.
À 63 ans, le docteur Pilliot a vu évoluer au fil de sa carrière le comportement et le ressenti des parents, pères et mères. Mais pas toujours dans le bon sens. La faute à une société qui en demande toujours plus aux femmes ? Comment avez-vous vu évoluer le comportement des mères ? >> Ce qui m'intrigue, c'est qu'elles ont de moins en moins confiance en elles, peut-être car la société est de plus en plus exigeante avec elles. Il faut que les femmes soient sexy, canon, au top professionnellement et quand elles le sont, c'est pour être moins payées que les hommes. Certaines mères mettent la barre tellement haut que forcément, elles craquent et à 40 ans, elles se retrouvent avec des ados qui s'en vont, avec un mari à qui elles n'ont plus grand-chose à dire. C'est donc de plus en plus compliqué d'être parents aujourd'hui ? >> Ce n'est pas si compliqué que cela à condition de faire les choses comme on le sent, d'être parents avec ses tripes et pas avec sa tête. Pour ça, il faut deux qualités essentielles, de la patience et savoir lâcher prise. Il faut faire en fonction de ce qu'on ressent car nous aussi, nous avons été bébé et si la tête ne s'en souvient pas, le corps, si. Et quand on s'occupe de son enfant, certains trucs remontent à la surface sans qu'on s'en aperçoive. La société met aussi beaucoup en avant le rôle des pères, jusqu'à les appeler les « nouveaux pères ». Votre sentiment sur ce phénomène ? >> Heureusement, ça équilibre un peu tout le reste et c'est quelque chose de très nouveau dans l'humanité, comme le fait qu'avoir des enfants est aujourd'hui une petite partie de la vie d'une femme. Avant, c'était simple, l'homme était macho et n'avait pas à s'occuper des enfants. Il y a eu un basculement, avec des femmes qui ont voulu copier les hommes en s'inspirant de Simone de Beauvoir et sa devise selon laquelle « La maternité est l'aliénation de la femme », et d'un autre côté, des hommes qui ont voulu être plus maternants. Qui veulent nourrir, changer les bébés. Après une période de flottement où les hommes ont découvert cela, de plus en plus de pères ont trouvé leurs marques. Parfois plus facilement que les femmes car s'ils font des erreurs, on les excuse alors que les autres sont alors de « mauvaises mères ». Et que doivent donc faire les femmes pour échapper à cela ? >> Il faut qu'elles arrivent à dire « merde » à tout, qu'elles s'affranchissent de toutes les pressions que la société met sur elles.
Posez vos questions sur www.nordeclair.fr Françoise Dolto >> Une femme extraordinaire qui a permis aux parents de se libérer et d'écouter les enfants. Laurence Pernoud >>Elle est parvenue au consensus sur la puériculture, sujet qui évolue beaucoup. Elle a joué un rôle très important pour les mamans. Simone Veil >> Une femme formidable. C'est le vrai féminisme, le plus noble. Nadine Morano (secrétaire d'État à la Famille) >> Qui ça ? Il n'y a pas de grandes idées... Aldo Naouri >> Un pédiatre type père fouettard. Marcel Ruffo >> Quelqu'un d'éminemment intelligent qui use parfois maladroitement de son intelligence. Nicolas Sarkozy >> Extraordinairement intéressant. Il est constamment dans l'émotionnel or, dans sa fonction, c'est difficile de ne pas gérer ses émotions. C'est ce qui me pose problème. Un médecin >> Il faut être un peu zinzin. Ce n'est pas naturel d'aller spontanément vers la maladie, la souffrance. Un homme >> Pas facile dans notre société. Une femme >> Elles sont fabuleuses et font un travail extra. Votre mère >> C'est peut-être pour ça que je suis pédiatre. Ma mère aimait jouer à la poupée, elle était tout en caresse quand j'étais nourrisson et puis plus rien. Mes souvenirs d'enfance, odeurs, gâteaux, émotions, c'est avec mes grands-parents, qui m'ont élevé. Marc Pilliot >> Il en a assez dit.





