Jean-Marie Vanlerenberghe : « J'ai voulu réveiller Arras »
Publié le samedi 28 février 2009 à 06h00
Son fait d'armes politique : avoir repris la municipalité à Léon Fatous en 1995, après 50 ans de socialisme. Sa déconvenue : avoir vu filer le Louvre à Lens. Sa fierté : avoir réveillé « la belle endormie » avec un festival rock en guise de baiser du prince. Son rêve : son grand ami François Bayrou à l'Élysée. Jean-Marie Vanlerenberghe, le sénateur-maire MoDem d'Arras, vit son dernier mandat local. Ni langue de bois ni langue de vipère, la balle au centre.
PROPOS RECUEILLIS PAR CÉLINE DEBETTE ET GAËLLE CARON > region@nordeclair.fr PHOTOS LAURENT RAISON
Quelles sont vos origines ?
>> Je suis né dans une cité minière à Bully-les-Mines. Mon grand-père était mineur et mon père employé de chemin de fer dans les mines. J'ai fait mes études au collège et lycée Saint-Paul à Lens. J'ai suivi une formation d'ingénieur à l'ICAM avant de me spécialiser au Centre de hautes études de la construction. Ensuite, j'ai un parcours d'ingénieur atypique. J'ai travaillé dans le bâtiment et à Rhône-Poulenc. J'ai été formateur mais aussi directeur de la fédération centrale du Crédit mutuel, agricole et rural, directeur chargé du développement d'une société de ressources humaines et consultant.
D'où vient votre engagement politique ?
>> J'ai toujours été dans un milieu engagé : mon père était syndicaliste CFTC et proche du MRP, mouvement héritier de la Résistance, courant centriste, démocrate et chrétien, maison-mère du MoDem. Je suis entré dans la carrière parce que j'ai ressenti que le MRP était le mouvement qui répondait le mieux à mes aspirations et à mon idéal.
Quel a été votre parcours politique avant d'être élu ?
>> En 1965, j'étais le plus jeune conseiller municipal d'Arras sous Guy Mollet, l'ancien Premier ministre. J'ai fait un mandat et je suis parti car Mollet avait fait alliance avec des communistes staliniens. En 1971, j'ai fait une liste d'union contre l'union de la gauche, qui a échoué. En 1974, j'ai pris des responsabilités nationales au Centre démocrate, devenu ensuite l'UDF. En 1977, la liste UDF fait un bon score à Arras, 45 %, mais cela ne nous permet pas de l'emporter face à Léon Fatous. Je pars alors travailler sur Paris et de retour à Arras en 1989, je mène la liste d'opposition à Léon Fatous qui gagne de six voix. Je le bats finalement en 1995, au second tour, avec 73 voix d'écart, et après cinquante ans de socialisme.
Une vraie surprise, non ?
>> Personne ne l'attendait mais moi, j'étais persuadé que 1989 n'était qu'un tour de chauffe et que tout était possible en 1995. Il y avait l'usure du pouvoir de Léon Fatous, maire depuis vingt ans, et trop d'assurance du côté socialiste. Et puis on a changé de tactique : plutôt que d'affronter l'union de la gauche de façon unie au premier tour, j'avais dit que chacun y allait sous sa bannière.
J'ai fait 26 % au premier tour et Léon Fatous seulement 40 %. Il était prenable. Premier tour, on fait un choix ; deuxième tour, on élimine. Ça a marché.
Vous, l'enfant du bassin minier, pourquoi Arras ?
>> À 25 ans, je ne connaissais pas Arras, je savais juste qu'il y avait Guy Mollet. J'ai découvert, émerveillé, ce qu'était une ville. C'était très différent de Bully-les-Mines et même de Lens, une ville pour laquelle j'ai un attachement naturel. Je suis d'ailleurs supporter du Racing. Mais à Arras, j'ai découvert qu'il y avait autre chose que la mine, le foot et le jardin. Qu'il y avait aussi le théâtre, le cinéma, les musées. On ne m'avait jamais dit qu'il y avait des places aussi belles et un patrimoine aussi exceptionnel mais pas assez mis en valeur. Léon Fatous était un maire gestionnaire, mais peut-être n'a-t-il pas vu cette richesse. J'ai voulu réveiller Arras, la belle endormie, et lui redonner son ambition.
C'est l'enjeu du Main Square Festival ?
>> Mettre 30 000 personnes sur la Grand-Place, ça a dépoussiéré le pavé. En 1996, quand on a vu Johnny sur la Grand-Place, on a compris qu'il y avait quelque chose à faire. Et puis nous avons rencontré France Leduc (productrice et directrice du Main Square, ndlr) qui avait beaucoup d'ambition pour Arras. La programmation est exceptionnelle. Les groupes qui se produisent découvrent un cadre prestigieux, une cathédrale à ciel ouvert. C'est plus intéressant et extraordinaire qu'un stade ou un aérodrome.
Quelle est la place d'Arras dans l'aire métropolitaine ?
>> Cette idée chère à Mauroy, c'est la création d'un nouveau territoire, c'est l'idée de métropole. Je me suis dit qu'il fallait foncer et ne pas rester tout seul pour peser et ne pas se faire manger par Lille. Nous avons eu l'opportunité de créer une communauté urbaine et nous l'avons saisie. Nous n'avons pas la prétention de jouer le rôle d'une métropole, mais Arras est la capitale du Pas-de-Calais, avec l'autoroute et le TGV. Elle a un rôle à jouer dans l'aménagement du territoire régional.
Mais elle renvoie aussi l'image d'une ville bourgeoise qui tranche avec le bassin minier...
>> Cela tient au fait qu'il y a un patrimoine architectural d'une grande qualité, qui a été classé au patrimoine mondial de l'Humanité : le beffroi et la citadelle Vauban. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a quand même 37 % de logements HLM à Arras. Notre pari est d'intégrer cette population dans l'ensemble arrageois en créant du logement social en plein coeur de ville, entre les deux places. On veut doubler, voire tripler le locatif social et favoriser l'accession à la propriété. Pour moi, c'est symbolique de pouvoir amener des populations qui n'ont pas beaucoup de moyens à habiter le centre-ville, sans créer de ghetto.
En politique aussi, vous prônez l'ouverture. D'ailleurs, les jeunes UMP et le FN s'invitent à Arras en mars...
>> Oui, je joue l'ouverture et la transparence. Tout le monde a droit de cité à Arras. Que l'UMP vienne faire une université d'hiver ne me cause aucun problème. D'ailleurs, j'ai fait alliance avec l'UMP aux municipales. Concernant le FN, je pense que d'autres villes que moi vont l'accueillir.
Que je sache, ce parti est autorisé. Ce n'est pas une secte, même si je condamne totalement ses idées. Je pense l'avoir suffisamment démontré tout au long de ma carrière politique.
Justement, comment voyez-vous votre avenir politique à Arras ?
>> Je ne pense pas aux prochaines municipales car j'ai clairement dit que je ne me représenterai pas. Je pense dans l'instant à faire le mieux possible et à conduire la politique pour laquelle j'ai été élu. Il n'y a pas de dauphin, il y a des gens de qualité qui m'entourent. J'espère qu'ils sauront s'entendre pour assurer l'avenir d'Arras.
En 2004, Arras a vu le Louvre lui passer sous le nez. Franchi le cap de l'incompréhension et de la déception, elle a décidé de rebondir et de tout mettre en oeuvre pour profiter de l'implantation à Lens du plus grand musée du monde. Le Louvre à Lens : la pilule est-elle digérée ? >> Elle l'a été instantanément. Je comprends le choix de Lens. Henry Loyrette, le directeur du Louvre, voulait construire un musée totalement différent de celui de Paris. Il ne voulait pas un palais national pour abriter des collections. Il voulait que les visiteurs puissent porter un tout autre regard sur les oeuvres. Et puis il n'y avait pas de musée à Lens ni dans le bassin minier qui souffre d'un déficit culturel. Lens a une carte à jouer avec le Louvre et on a une carte à jouer avec Lens pour valoriser toute la région. Mais quand même, vous auriez aimé l'avoir, ce musée... >> Bien sûr, mais on a déjà un palais des Beaux-Arts, un grand théâtre, une grande médiathèque. Je n'ai pas à me plaindre. Ce que je veux, et je l'ai dit, c'est qu'Arras ne soit pas oubliée, que son patrimoine puisse être découvert par tous les visiteurs du Louvre-Lens. Il faut jouer ensemble. Il n'est pas question de combat... Nous sommes partants pour adhérer à Euralens. Nous sommes décidés à être un des acteurs du développement de Lens, de sa région et donc de l'Artois dont Arras est la capitale. D'ailleurs, notre ambition est d'être, un jour, capitale régionale de la culture. Comment préparez-vous l'arrivée du Louvre ? >> Le premier enjeu, c'est le transport. On a une gare TGV qui peut devenir un hub TGV. Pour cela, il faudrait qu'il y ait un échangeur sur la ligne Lille-Arras. Ce qui permettrait d'avoir un TERGV, qui allégerait la circulation automobile entre les deux villes. Il y a un véritable enjeu d'aménagement du territoire pour la population mais aussi pour amener facilement les visiteurs de Paris, Bruxelles, Amsterdam ou Londres. Mais il y a déjà le projet de tram-train entre Lille et Lens... >> Le Louvre-Lens ne doit pas devenir le Louvre-Lille, comme l'a dit Daniel Percheron. Il faut être un peu égoïste de temps en temps et penser au Pas-de-Calais. Pour aller d'Arras à Lens, on a déjà les voies, il suffit juste de rajouter des rames pour avoir un tram-train qui ne coûterait quasiment rien alors que la liaison entre Lille et Lens va coûter beaucoup plus cher. L'implantation du Guggenheim à Bilbao a dopé la fréquentation du « petit » musée des Beaux-Arts. Peut-on imaginer la même chose à Arras ? >> La rénovation de notre musée des Beaux-Arts est inscrite au plan d'investissements de la ville. Les travaux s'échelonneront de 2011 à 2014 en deux phases : rénovation et restructuration. Nous avons besoin de quelques tapisseries, de quelques tableaux et d'une grande salle consacrée à l'art déco pour attirer aussi les visiteurs du Louvre-Lens. J'ai passé le message. Notre musée a une fréquentation de 35 000 à 50 000 visiteurs par an. C'est variable selon les expositions. La querelle des couleurs, Poussin et Rubens en a attiré 50 000. À partir de mai, l'exceptionnelle expo Bonaparte et l'Égypte, de l'Institut du monde arabe, devrait être un gros succès et je voudrais que l'on ait d'autres expositions comme celle-là, en partenariat avec le Louvre et la Région.
Deux places célèbres par-delà les frontières, deux sites classés à l'Unesco et des lieux de mémoire sollicités : avec Lille et Le Touquet, Arras s'est fait une place sur le podium des villes touristiques de la région. Quels sont les chiffres du tourisme à Arras ? >> On est entre 300 000 et 400 000 visiteurs à l'année. Plus 25 % en 2008. Le Main Square Festival amène 100 000 visiteurs en plus et on en a gagné 44 000 en à peine une année avec l'ouverture au public des carrières Wellington. Sur les marchés, le samedi matin, il y a plein d'Anglais. La fréquentation d'Arras commence à être significative d'une grande ville touristique. C'était un pari en 1995 quand on a lancé le plan de développement touristique. Aujourd'hui, on en récolte les fruits et ce n'est pas fini. Il faut du temps. Le maire de Bruges nous l'avait dit : il faut trente ans pour acquérir une notoriété. Quelles sont les retombées économiques pour la ville ? >> Demandez aux commerçants, aux restaurateurs, aux hôteliers. Il se crée un hôtel tous les deux ans à Arras et beaucoup d'emplois aussi : plusieurs centaines en dix ans grâce au tourisme. La piétonnisation de la place des Héros, c'est pour les touristes ? >>Les places sont un joyau et les voir envahies de voitures, ce n'est pas un facteur esthétique. Mais comment ne pas handicaper le commerce en supprimant l'automobile ? C'est là tout l'enjeu. Nous avons mené une action concertée qui est prête à aboutir. Les travaux vont s'étaler du deuxième semestre 2009 à la fin 2010. On va repaver complètement la petite place. Il n'y aura plus de trottoirs et nous allons laisser 40 places de stationnement à rotation rapide. Le soir, on fermera un côté de circulation. Avec le beffroi et la citadelle Vauban, Arras compte deux sites classés à l'Unesco. Un avantage touristique ? >> C'est une reconnaissance, du prestige, un relais fantastique. Être parmi les 880 sites du patrimoine mondial de l'Humanité, ça apporte bien sûr des visiteurs mais aussi beaucoup de fierté aux Arrageois. Quel peut être l'avenir de la citadelle ? >> Dès que nous avons appris, l'été dernier, qu'il n'y aurait plus de régiment, nous avons réuni la CCI et la communauté urbaine pour préparer le dossier. Nous allons toucher 6 millions d'euros de l'État, via le contrat de site, et la Région met également de son côté 6 millions. Nous sommes les premiers à signer un contrat de restructuration Défense. La citadelle est un ensemble architectural disparate. On peut faire des bâtiments de très haute performance énergétique avec peu d'investissements. Un architecte nous a déjà fait la proposition de faire un hub touristique avec 500 emplois. Tout ça mérite qu'on s'y arrête.
Posez vos questions sur www.nordeclair.fr France Leduc >> Une chance pour Arras qu'elle ait accepté d'investir la Grand-Place avec son festival. Je la remercie tous les jours d'y avoir cru comme nous y avons cru. Catherine Génisson >> Députée que j'apprécie, qui exerce pleinement son mandat et qui n'oublie jamais qu'elle est arrageoise. Robespierre >> Personnage qui m'intrigue. C'est l'Arrageois le plus célèbre dans le monde. Mélange de pureté et d'horreur. Dominique Dupilet >> C'est le président du Département et je compte bien travailler avec lui pour le développement d'Arras, la capitale du Pas-de-Calais. Guy Mollet >> Sous son mandat, j'étais le plus jeune des élus. Au-delà de son image réfrigérante, il était un homme attentif aux autres et à sa ville. J'en ai gardé une sorte d'attachement. Daniel Percheron >> Nous avons siégé ensemble à la Région et nous siégeons ensemble au Sénat. Il s'est établi entre nous une sorte de complicité. Nicolas Sarkozy >> Il m'étonne par son dynamisme, sa détermination. Mais je ne partage pas sa conception de la politique. Moi, je m'inspire d'un humanisme total. François Bayrou >> Mon ami depuis 35 ans. Je l'ai accueilli dans le parti auquel nous sommes restés fidèles. J'ai toujours l'espoir qu'il devienne un jour président de la République. Guy Delcourt >> Je le connais peu. Notre relation est bonne et je souhaite que l'on puisse l'enrichir autour du Louvre-Lens.


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