Psycho

Pourquoi les marionnettes fascinent-elles enfants et adultes ?

Publié le 29/01/2012 à 00h00

Guignol, Polichinelle... Les marionnettes ne sont pas réservées aux plus jeunes. Aujourd'hui, elles se déclinent sur le mode adulte et les spectacles font salles combles.

Pourquoi les marionnettes fascinent-elles enfants et adultes ?
Guignol, Polichinelle... Les marionnettes ne sont pas réservées aux plus jeunes. Aujourd'hui, elles se déclinent sur le mode adulte et les spectacles font salles combles.


CHRISTILLA PELLÉ-DOUÊL
Dans la salle, des gradins disposés en demi-cercle, comme dans un cirque. Sur la piste, des haubans, des balluchons blancs suspendus comme autant de voiles prêtes à se déployer. L'une s'ouvre et s'épanouit en un pantin couronné. Brice Berthoud glisse ses bras dans les manches de la marionnette et la magie commence. Durant deux heures, seul en scène, avec quatre compères en coulisses, il fait vivre la tragédie d'Œdipe par la grâce des figurines. Le spectacle est magnifique, mais le plus étonnant n'est pas là. C'est dans la salle qu'il faut regarder : cent visages immobiles tournés vers la scène, fixés dans l'intense contemplation de trois bouts de tissu mal ficelés.
Et le phénomène se répète à chaque spectacle du festival des marionnettes de Charleville-Mézières ou de Reims, lors de chacune des prestations des presque huit cents compagnies françaises et des innombrables marionnettistes étrangers. Pas un souffle, pas un bruit dans la salle. La concentration du public, la force des réactions surprennent. L'enchantement est là.



Objets inanimés...

Pour Roland Shön, ancien psychiatre et actuel marionnettiste, l'une des raisons de cet engouement est à chercher du côté des objets. « Le mouvement imprimé par le manipulateur à un pantin, à une paire de chaussures ou à une chaise rejoint nos fantasmes anciens de toute puissance. Nous devenons des démiurges des objets, par l'intermédiaire de la volonté d'un artiste. » Nous voilà donc hissés à la hauteur des dieux !
Plus encore : dans le théâtre de marionnettes ou d'objets - de plus en plus présents -, tout est possible : faire revenir les morts, tuer et ressusciter, décapiter, faire l'amour... sans que rien ne soit choquant.
En effet, grâce à la médiation du pantin, rien de grave à l'horizon, ni l'intention du manipulateur, ni la jubilation du spectateur, pas non plus de traumatisme à la vision de ces scènes. À la différence du cinéma ou du théâtre, c'est l'absence d'incarnation qui nous préserve du traumatisme, c'est-à-dire de l'effraction de l'image dans le psychisme. Cette magie-là est rendue possible parce que le sujet devient l'écran de nos fantasmes, objets de projection, au vrai sens du terme autant qu'au sens psychanalytique : nous lui prêtons ce que nous voulons y voir.
« La distanciation est à son comble : nous sommes complices de l'artifice, nous savons bien que ce n'est pas du "vrai", souligne Patrick Boutigny, marionnettiste et responsable de l'association Themaa. D'ailleurs, les comédiens sont de plus en plus présents sur scène, mais nous sommes d'accord avec ce code. Et dans cette acceptation, nous sommes prêts à tout prendre. »
Un monde rêvé
Pascal Le Maléfan, professeur de psychologie et psychanalyste, propose une autre explication : « Ce sont plutôt les objets ou marionnettes qui déforment ce que nous voyons, entraînant une réorganisation du monde - les dimensions, les lois naturelles, le temps sont bousculés. Nous sommes dans la dimension de la suggestion et de l'identification. Le personnage animé nous capte car il se trouve à la frontière des trois dimensions de Lacan : le réel, l'imaginaire et le symbolique. » Ce qui explique que l'utilisation des marionnettes soit depuis longtemps entrée dans les thérapies pour enfants. Avec, on peut tout dire, tout faire, tout oser. « Si l'on considère que l'inconscient est l'autre scène, comme disait Lacan, alors ces figurines sont peut-être l'un des points de passage de notre inconscient. Elles sont proches du rêve », remarque Roland Shön. « Il y a incontestablement un rapprochement entre marionnettes et onirisme, approuve Pascal Le Maléfan. L'apesanteur, le mouvement, l'exagération sont des éléments oniriques. Le théâtre de fantasmes : les désirs des spectateurs et du manipulateur sont agissants, mais sans conséquences. » Au contraire, ici nous est proposé un monde imaginaire dans lequel nous sommes enchantés de pénétrer. Les « petites Marie » nous donnent les « yeux fertiles » et l'esprit inventif. Et cela nous rend heureux.w

Nord Éclair