Ce que notre voix dit de nous
Publié le dimanche 15 janvier 2012 à 06h00
La voix laisse passer les émotions, sans qu'il soit possible de les maîtriser longtemps... Aimer sa voix, c'est s'aimer soi. Photo Hubert van Maele
Blanche, cassée, perchée... Nous n'y prêtons attention que lorsqu'elle nous fait faux bond. Extinction de voix, extinction de soi ? Que cachent nos cordes vocales ? CHRISTILLA PELLÉ-DOUËL «Ce matin-là, devant le micro, alors qu'elle s'apprête à attaquer sa chronique radio quotidienne, plus de voix, raconte cette jeune animatrice.
Brutalement, plus un son ne sort, pas même un coassement. » Elle sera aphone plusieurs jours, sans aucun autre symptôme. Ces journées-là resteront gravées (comme sur un CD !) dans sa mémoire : enfermée, sans voix, elle s'est sentie étouffer... « Il n'y a pas d'organe spécifique de la voix, rappelle David Le Breton, sociologue et anthropologue. Bien sûr, nous lui associons les cordes vocales, mais il y a aussi le larynx et les poumons : le souffle passe à travers le larynx et fait vibrer les cordes vocales. Toutes les civilisations associent le souffle et l'âme. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles la voix est perçue comme l'expression de l'âme. Elle vient de l'intérieur, invisible, aérienne. Nous pouvons percevoir la présence d'une personne par son simple timbre. » « Cette présence invisible signe donc bien notre identité. Il n'y a d'ailleurs pas une voix pour ressembler à une autre. Elle est comme une empreinte digitale, confirme Agnès Augé, psychologue et orthophoniste, raison pour laquelle il est si émouvant de réentendre la voix d'une personne disparue. » Jeanne, 65 ans, avoue pleurer lorsqu'elle écoute les enregistrements de sa mère, philosophe et essayiste : « C'est étrange, car je peux regarder des photos d'elle ou même des films sans être plus émue que cela. Mais la présence de la voix me touche au plus profond. » L'aphonie de notre animatrice radio l'aurait-elle donc privée d'une part de son identité ? « Certainement, répond Agnès Augé.
Ne plus avoir de voix, c'est comme mettre un voile devant son visage. Il manque une part essentielle de soi. » Si le son de la voix nous touche aussi profondément, c'est parce qu'il est la première musique que nous entendons. Pas encore nés, nous baignons in utero dans la voix maternelle. « Des expériences ont montré que les bébés se calment dès qu'ils entendent la voix de leur mère, explique David Le Breton. L'ouïe est le premier des sens, bien avant la vue. » L'écrivain américain William Styron sortit ainsi d'une grave dépression en écoutant une mélodie que lui chantait sa mère dans son enfance.
De plus, la voix laisse passer les émotions, sans qu'il soit possible de les maîtriser longtemps. Les raisons en sont d'abord physiologiques. « Son inflexion suit l'humeur, les neurotransmetteurs intervenant directement sur le larynx, précise Agnès Augé. En cas de grande émotion, celui-ci se resserre, limitant le passage du souffle. C'est ainsi par exemple que nous aurons "la voix brisée par le chagrin". » Il est impossible de contrôler pleinement ce processus physiologique. Au soir du premier tour de la primaire socialiste, le 9 octobre dernier, Ségolène Royal, submergée par les larmes, fut incapable de poursuivre son discours. Son visage reprit son calme quelques secondes avant sa voix.
Porte-parole de nos émotions « En médecine chinoise, la gorge est le siège des émotions, poursuit l'orthophoniste. Nous n'y prêtons pas suffisamment attention, mais des extinctions vocales à répétition peuvent être le signal d'un conflit qui ne se résout pas. » Car inconscient et voix sont intimement liés. En psychanalyse, elle est, avec la parole, le chemin royal par lequel il passe. Une hésitation, un soupir, une baisse de la tonalité en révèlent autant qu'une phrase élaborée ou un lapsus. « L'invisibilité de la voix semble en résonance avec l'intériorité du sujet qu'elle révèle, écrit David Le Breton. Elle dit une subjectivité, une singularité. » Lawrence Durrell, dont la voix a été l'un des sujets de prédilection de ses romans, évoque ainsi un de ses personnages : « Il pouvait suivre ses sentiments d'après le timbre de sa voix comme on suit une partition de musique. » L'impossibilité de connaître pleinement sa propre voix est l'un des paradoxes les plus fascinants : nous ne la percevons jamais que de l'intérieur et jamais comme les autres nous entendent. D'où la surprise, souvent douloureuse, de s'écouter à l'occasion d'un enregistrement. Ce n'est plus nous.
L'écrivain et ethnologue Michel Leiris parlait de son « double » à l'audition de sa propre voix. Sentiment d'étrangeté qui peut en amener certains à détester la leur. Mais ce n'est pas tant sa tonalité, sa puissance ou sa faiblesse que l'expression de bien-être ou de mal-être avec soi-même.
« Il s'agit de retrouver alors sa voix et sa voie », résume David Le Breton. Agnès Augé cite le cas d'une de ses patientes, cadre d'une grande entreprise, qui ne parvenait pas à se faire entendre devant une assemblée. En réfléchissant à cette question, elle a réalisé qu'elle ne se sentait pas pleinement légitime dans sa fonction. Peu à peu, en travaillant sa voix, sa posture physique, son souffle et les raisons de son trouble, elle a retrouvé toute sa place. « Il arrive alors que l'entourage ne reconnaisse plus la personne, parce que sa voix aura changé » assure David Le Breton.
Changer de voix, l'accorder avec son moi, c'est ça aussi retrouver l'harmonie intérieure. Depuis, notre animatrice radio a rejoint la presse écrite.
w


![[AUDIO] Immigration : France Terre d'Asile dénonce «l'inefficacité de l'inflation législative»](/mediastore/img/contenu/no_interview.jpg)



Odeladeule : Le PS ressemble à un stade de foot ou l'important,...
martinwacheux : Grande déception après la victoire pour Gilles PARGNEAUX:...
sirius59 : C'est sûr que ce n'est pas très futé de la part...
sirius59 : Voilà en tous cas une démarche qui ne manque pas d'originalité...