Abd Al Malik : « Partager par le canal des mots »
Publié le mardi 21 février 2012 à 06h00
Il a reçu l'an dernier la Victoire de la musique dans la catégorie «musiques urbaines» pour l'album «Château rouge». Photo Ludovic Maillard
Ses textes résonnent comme un appel à l'union et à la fraternité. Loin des horizons étriqués, Abd Al Malik injecte à sa musique un intelligent mélange de tradition et de modernité. Une fusion de liberté. Le rappeur
sera en concert le 27 février au théâtre du Casino Barrière.
PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DEMAILLY > patrice.demailly@nordeclair.fr
Un livre, un projet de film (l'adaptation de son roman « Qu'Allah bénisse la France », ndlr), une tournée qui reprend. Abd Al Malik sur tous les fronts ?
>> Disons qu'on ne peut pas freiner la créativité (rires). Ce qui est au centre, ce sont les mots. Leur articulation dans des différents médias, c'est ça qui m'intéresse. On change de grammaire mais toujours avec la même intention, celle de partager par le canal des mots.
Dans votre dernier album, vous passez de l'electro-pop au r'n'b, de la rumba congolaise au rock... Une volonté d'ouverture musicale ?
>> Totalement. Je reste toujours curieux. Cette dynamique de l'échange, ça veut aussi dire d'aller voir ce qui se passe dans d'autres courants, de se nourrir et d'amener quelque chose de singulier. C'est le hip hop qui est comme ça. Il ne faut jamais oublier que le rap est la culture de l'échantillon. L'exploration n'est pas que textuelle mais aussi dans la forme.
Ce qui frappe aussi, c'est que vous chantez davantage.
>> C'est la musique qui m'inspire. Et là, il y avait cette envie d'aller plus vers la mélodie. Comme je suis téméraire, je me suis amusé à pousser la chansonnette.
Et à s'essayer à l'anglais...
>> Je suis très attaché évidemment à la langue française. Mais aussi à l'esprit français. Celui-ci signifie qu'on n'a pas peur de l'autre, qu'on se nourrit de lui. Le fait donc de chanter en anglais, c'est de dire : n'ayons pas peur de la mondialisation.
« Les utopies, c'est ce qui fait avancer le monde »
Le disque s'ouvre sur un hommage à votre grand-père (« Valentin »). Votre héros ?
>> C'était le patriarche, le pilier de la famille. Il a fait la Seconde Guerre mondiale et l'Indochine alors qu'il n'a jamais vécu en France. Il est mort à plus de 100 ans. L'idée, c'était de lui rendre hommage ainsi qu'à mes racines africaines.
Votre livre « Le dernier Français » est-il une sorte de programme politique en poésie ?
>> D'une certaine manière, oui. Des gens comme Prévert ou Césaire m'ont beaucoup inspiré pour cet ouvrage. La poésie, c'est quelque chose qui prend sens à la fois dans l'engagement et dans le fait d'être déclamée. Ce n'est pas fait juste pour être écrit mais pour être lu et médité. On peut rentrer dans ce livre de plusieurs manières, on n'est pas obligé de le suivre de façon linéaire du début à la fin. Ma patrie, c'est la littérature et les mots.
Le titre n'est-il pas un brin provocateur ?
>> C'est une sorte de provocation, bien sûr. Mais c'est pour dire qu'on est malheureusement très peu à agir de telle manière pour que « liberté, égalité, fraternité » ne soit pas que des lettres mortes inscrites sur le fronton des lieux publics. Tout ça ne prend sens que lorsqu'on ne s'arrête pas au discours et qu'on agit véritablement en conséquence. On n'est pas nombreux à sortir de la « realpolitik ». Il faut comprendre que les utopies, c'est ça qui fait avancer le monde et qui fait en sorte qu'on vive aujourd'hui dans un pays tel que le nôtre.
Vos détracteurs vous reprochent ce côté utopiste et donneur de leçons. Comment le vivez-vous ?
>> Revenons avant la Révolution française où il y avait le système féodal qui était très violent. Les gens se sont dit : « Est-ce que ça ne serait pas merveilleux s'il y avait l'égalité ». C'est quoi ça ? Des utopies. Ensuite il y a eu la Révolution française et c'est ce qui a fait qu'il y a aujourd'hui les droits de l'Homme, la liberté de la presse... Donc il faut se donner la possibilité de rêver. Or, on vit dans un monde où on dit que l'utopie c'est « cui-cui, les petits oiseaux ». Mais c'est elle qui a fait en sorte que les sociétés bougent. Enfin sur ceux qui disent que je suis moralisateur, il faut faire la nuance entre quelqu'un qui a une démarche morale et quelqu'un qui dit « faites ci ou faites ça ». C'est juste mon point de vue, juste des invitations et chacun est évidemment libre de faire ce qu'il veut.
Vous avez mal aux autres ?
>> Totalement. Je respecte profondément l'intelligence des gens et c'est pour ça que j'ai cette démarche. Je ne suis qu'un saltimbanque mais c'est ma pierre à l'édifice.
Dans le livre, vous évoquez aussi Juliette Gréco. Une référence pour vous ?
>> Plus que ça. Nous les artistes, on veut tous être Juliette Gréco. C'est quelqu'un qui a la carrière qu'on connaît mais qui ne se met jamais sur un piédestal. Elle est à l'écoute de ce qui se passe aujourd'hui, de la jeunesse. Elle fait les choses avec ses tripes et son coeur. Tout m'émeut en elle.
Avez-vous été blessé par les propos du footballeur Ben Arfa qui vous accuse d'avoir voulu le « couper du monde » en le faisant entrer dans une « sorte de secte » ?
>> Je n'ai pas été blessé dans mon amour propre mais humainement. Lui est venu me voir et je l'ai aidé comme un petit frère. Quand on a un retour de bâton basé sur rien, cela me fait in fine plus pitié qu'autre chose. C'est tellement surréaliste que je ne vais même pas porter plainte. w Le 27 février à 20 h 30 au Casino Barrière à Lille. 27 E. Rés. : 03.28.144.600.


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