Juliette Gréco, à la renverse
Publié le dimanche 22 janvier 2012 à 06h00
Pour son album sur les ponts, elle chante en duo avec Marc Lavoine, Melody Gardot... Photo Ludovic Maillard
RENCONTRE Un nouvel album magistral, des Mémoires captivantes. Gréco a presque 85 ans et elle n'a pas fini de nous épater. PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DEMAILLY > patrice.
demailly@nordeclair.fr
Est-ce qu'on peut dire qu'enfant vous saviez déjà ce que vous vouliez ?
>> J'étais déjà assez infernale (rires). Quand c'est non, c'est non... Je me fais une idée de certaines choses : j'aime ou je n'aime pas. Il n'y a pas de milieu, je n'ai jamais été attirée par la tiédeur.
Avez-vous souffert de l'ignorance de votre mère à votre égard ?
>> Je me tue à répéter ça et je suis presque certaine d'avoir raison : il vaut mieux aimer qu'être aimé. Bien sûr qu'être aimé est un éblouissement, c'est formidable. Mais aimer, c'est quand même ce qu'il y a de plus important. Je n'ai pas eu à pardonner parce que je ne considérais pas que ma mère avait tort. Elle était ce qu'elle était.
Je la trouvais admirable, magnifique mais j'ai cessé de la regarder très vite comme ma mère puisqu'elle ne l'était pas.
La mort de votre grand-père a-t-elle signifié pour vous la fin de l'innocence ?
>> C'est la fin du bonheur et du rêve surtout. L'apprentissage de la solitude aussi. J'ai eu l'impression qu'on m'enlevait, qu'on me volait quelqu'un. J'en suis restée là. Chaque fois que quelqu'un que j'aimais partait, je ressentais ça. Plus encore que le chagrin, c'était une colère d'amour qui prédominait.
Vous n'avez pas eu froid aux yeux pour mettre une gifle à un officier de la Gestapo...
>> Deux gifles !
Ce qu'on appelle un aller-retour. Être humiliée, se conduire de manière ridicule en déformant mon nom (Grécowitch, ndlr), nous suivre - moi et ma soeur Charlotte - pendant une semaine était totalement insupportable. Je n'avais pas l'habitude de la médiocrité, je n'avais pas été élevée de la sorte.
Même châtiment pour le directeur de la Monnaie...
>> Il m'avait mis la main aux fesses. Et heureusement pour lui qu'on nous a séparés. J'étais dessus comme un tigre (rires).
Cette épreuve de la guerre et de l'enfermement a-t-elle changé votre regard sur l'humanité ?
>> Peut-être que j'aurais été moins forte si je n'avais pas connu ça. Là j'ai compris qu'il fallait se battre. Cela a été un déclencheur. Il fallait rester debout, entamer le combat et ne jamais le lâcher, jusqu'au bout.
Au printemps 49, Sartre vous pousse à chanter alors que vous n'en avez pas l'intention. Déterminant ?
>> Absolument. Mais moi je ne pouvais pas l'imaginer. Je ne savais pas si ça allait être le plus beau des rêves ou le pire des cauchemars (rires). Il m'a écrit cette lettre qui a été mon passeport pour la vie et qui, dans ma tête, est toujours là.
Est-ce Boris Vian qui vous a sortie à l'époque de votre mutisme ?
>> Il a été le plus beau, le plus tendre, le plus attentif et le moins cher des psychiatres (rires). Il m'a vraiment prise en charge et il m'a rendu la parole. Sans lui, ça aurait été plus compliqué.
Avez-vous été dépassée de devenir l'image de la jeunesse d'après-guerre ?
>> Ce n'est pas que ça me dépasse mais je suis à côté. J'ai des gens qui me choisissent, des photographes de Match qui me prennent en photo sous toutes les coutures. Je deviens un personnage sans jamais n'avoir rien fait. Et tout d'un coup, je me mets à chanter et il faut justifier ce torrent qui me tombe sur la tête.
Très vite, vous avez aussi une réputation de scandaleuse...
>> Je suis scandaleuse. Les gens qui viennent me voir et qui me connaissent ont un recul d'inquiétude. Mon amie Catherine Ceylac m'a dit récemment : « Vous savez que vous faites peur aux gens ». Il paraît donc que je suis impressionnante. Est-ce parce que je dis la vérité ?
Votre histoire avec Miles Davis aurait-elle connu une issue différente si vous aviez eu la même couleur de peau ?
>> Oui. Sartre a dit à Miles : « Pourquoi vous n'épousez pas Gréco ? » Et il a répondu : « Parce que je ne veux pas la rendre malheureuse ».
Le sens était : je suis noir et elle est blanche. Quand nous étions aux États-Unis, Miles m'a dit aussi : « Ne nous voyons plus jamais. Vous n'êtes pas en France et je ne veux pas que vous passiez pour une pute à nègre ». Cela m'a fait un mal de chien. On a aujourd'hui à la tête de ce pays un Président noir.
Et c'est là que je regrette le plus au monde que Miles ne soit pas vivant.
Comment expliquez-vous que quelqu'un qui chante « Déshabillez-moi » soit « affreusement pudique » ?
>> Je pense que le fait d'avoir été exposée quasiment nue aux yeux des gardiens à Fresnes m'a bloquée pour toujours. Il n'y a qu'une ou deux photos de moi en maillot de bain qui traînent et qui ont été volées. Sinon, je suis toujours habillée comme une bonne soeur, dissipée d'accord mais une bonne soeur quand même (rires).
Vous avez absorbé un jour une grande quantité de somnifères. Françoise Sagan vous a-t-elle sauvé la vie ?
>> Au cours d'un dîner, j'ai regardé un amoncellement de gens qui ne parlaient que de choses révoltantes. Je suis donc rentrée chez moi.
Françoise a dû se dire que quelque chose n'allait pas. Elle est venue à la maison et elle m'a retrouvée par terre, inconsciente.
Un geste impulsif ?
>> C'était d'un très mauvais goût. Un manque de courage criant, une lâcheté. On est là sur Terre, il faut y aller.
Lors de vos concerts au Châtelet en 2007, vous étiez en pleine chimiothérapie. Un miracle ?
>> Les médecins pensaient que je ne pourrais pas le faire. Ils n'en revenaient tellement pas qu'ils m'ont dit qu'il faudrait que j'aille dans les services de cancérologie pour témoigner.
N'avez-vous pas peur de mourir ?
>> Cela m'est égal ! Je n'ai pas de problème avec la mort. Je suis très vieille, vous savez (rires). La seule chose que je regrette, c'est de ne pas pouvoir donner certaines années qui me restent à des gens qui en ont besoin.
Avez-vous mené la vie que vous désiriez ?
>> J'ai eu à la fois le pire et le meilleur de la vie. La douleur a été terrible mais, en même temps, c'est une vie que je souhaite à ceux que j'aime. Elle est très étrange, surprenante et très belle.
Qu'est-ce qui vous fait encore tenir debout ?
>> Je ne sais pas. À la fois le diable et le bon Dieu (rires).w « Ça se traverse et c'est beau ». Disque Universal Music Classic & Jazz France. 13,99 E.
« Je suis faite comme ça ». Éditions Flammarion. 341 pages. 21,90 E.


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Max : Ce qui se passe est hallucinant! le 1er responsable...
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