Jacques Higelin, « un oeil sur l'infini »
Publié le samedi 20 février 2010 à 06h00
Difficile de tenir le fil de son interview avec le lunaire Jacques Higelin. On le suit avec notre magnéto, il nous sème, on le rattrape. Mais comme son dernier opus « Coup de foudre » est une totale réussite, on lui pardonne volontiers.
PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DEMAILLY > patrice.demailly@nordeclair.fr
Après « Amor Doloroso », votre précédent disque, vous retrouvez Rodolphe Burger. Une alchimie parfaite ?
>> Non seulement on s'est bien trouvé, mais notre amitié a grandi. On a une vraie histoire profonde. Pour moi, c'est un des plus grands guitaristes d'Europe. Il a aussi une voix incroyable. Les Français ne le savent pas encore et ça me fait chier.
Le disque a été conçu, à nouveau, à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace...
>> C'est un drôle d'endroit qui a eu son heure de gloire avec ses mines d'argent. Les gens l'extrayaient des souterrains. Rodolphe est né là-bas, il a fait construire un studio dans le grenier de sa ferme.
Est-ce l'envie, doublé du succès d'« Amor Doloroso », qui a fait que vous revenez plus vite qu'à l'accoutumée ?
>> Complètement. On avait néanmoins peur de reproduire la même chose, de ne pas surprendre, mais quand j'ai vu l'équipe de musiciens jouer avec cette flamme, on a foncé.
Dans quel état d'esprit étiez-vous ?
>> On a senti là-bas qu'on avait beaucoup à donner, qu'on pouvait pousser l'expérience assez loin. J'étais plus sûr de moi que sur Amor Doloroso, j'étais toujours au piano électrique pour donner la tonalité, j'ai beaucoup chanté dans les conditions du live.
Avez-vous enregistré certains morceaux dans l'urgence ?
>> Comme d'habitude (rires). Trois chansons n'étaient pas écrites. Pour Hôtel Terminus, je me rappelle que, quand je m'y suis mis, il y avait un orage terrible dans la vallée.
Quand j'ai écrit Valse MF, je voulais la chanter avec Marianne Faithfull et on a attendu jusqu'à la dernière minute. Cela ne s'est pas fait, je l'avais prévenue trop tard.
Comment naît un texte chez vous ?
>> Je pars beaucoup des musiques ou parfois d'une phrase. J'écris de manière musicale c'est-à-dire que c'est forcément destiné à devenir une chanson.
Envisagez-vous de publier sous une autre forme ?
>> Je ne suis pas un romancier. Brigitte (Fontaine, ndlr) écrit merveilleusement bien. Son dernier livre, Le bon peuple du sang, est formidable.
L'élément déclencheur de ce disque est-il né d'un coup de foudre ?
>> (Hésitant). Il y a plein de coups de foudre, pas seulement ceux que tu peux ressentir pour une femme. Ce texte, je l'avais écrit il y a un moment déjà. J'aurais pu le mettre dans le précédent disque. Il avait une autre couleur, mais comme le groupe était très rock, c'était le moment.
Peut-on dire que votre vision de l'amour est différente de celle d'« Amor Doloroso » ?
>> Il était question dans Amor Doloroso d'amours contrariées. J'avais traversé une période difficile. Tu sais, avec l'amour, ça monte très haut et ça descend très bas. Je suis logé à la même enseigne que tout le monde. Avant Amor Doloroso, je n'avais pas fait d'album depuis très longtemps, j'étais intimidé.
On peine à l'imaginer...
>> Je l'étais déjà quand j'étais petit. Je n'ai pas tué l'enfant ou l'adolescent qui était en moi.
Comment était le petit Jacques Higelin ?
>> Rêveur, contemplatif, à côté de la plaque - ce qui n'a pas changé, je sais (rires) -, solitaire, parfois colérique. J'étais très heureux au contact de la nature, j'adorais marcher des kilomètres. En même temps, j'avais beaucoup d'énergie.
Vous avez pourtant vécu par la suite en communauté.
>> C'était seulement un moment de ma vie. J'avais 31 ans.
Cela n'a pas duré aussi longtemps que je crois. Cette manière de vivre m'a passionné pendant un temps, il y avait Valérie Lagrange - une femme formidable -, Bulle Ogier, Bernadette Lafont, Pierre Clémenti... Je me suis branché avec eux parce que j'étais amoureux d'une fille.
Pourquoi le mot « ciel » revient-il de manière assez récurrente dans vos chansons ?
>> Parce que je garde toujours un oeil sur l'infini. Qu'il fasse gris, beau, venteux ou pluvieux, je ne peux m'empêcher d'être fasciné par le ciel. Chez moi, j'ai des bouquins sur les galaxies, les étoiles, les fusées, les oiseaux. Quand je ne vais pas bien, je marche dans la rue et je regarde le ciel.
Quel regard avez-vous sur le parcours de votre fils, Arthur H ?
>> En dehors du fait que c'est mon fils et que je l'aime en tant que tel, Arthur est un compositeur génial. C'est un vrai créateur. On fait l'amour et cela donne un mec comme ça. C'est pas incroyable ?
Dans « J't'aime telle », chanson destinée à votre fille Izia, vous disiez : « Le rock te colle à la peau ». Finalement, vous annonciez la couleur...
>> Petite, elle chantait tout le temps. On mettait des disques sur le chemin de l'école, on découvrait la musique ensemble, elle me disait des choses comme « T'entends la basse derrière ? » Avec les deux autres garçons, j'étais moins présent, toujours sur les routes. Izia sait ce qu'elle veut. Dès qu'elle a eu son groupe, elle s'est montrée très directive.
Est-ce l'actualité qui vous a poussé à reprendre « Aujourd'hui la crise », sorti en 1976 sur l'album « Alertez les bébés ?
>> C'est à la fois un clin d'oeil et un pied-de-nez de dire aux gens : « Je la reprends parce que c'est pareil. » Qu'est-ce que c'est que ces régimes capitalistes qui nous foutent dans la merde ? C'est d'eux que naît la crise, pas des gens. Et après, ils viennent te chercher pour que tu paies les pots cassés. C'est ça que je trouve vraiment méprisant. Il y a un cynisme total pour l'être humain parce que les banques repartent de plus belle à se refaire des stock-options. Comment voulez-vous que les gens, après ça, ne perdent pas confiance en eux ?w





