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La vie comme elle est, dans la cité...

Dominique Bourgon. Son travail? Garder, nettoyer, parler. Faire du «lien social», comme on dit.Ph. DR Dominique Bourgon. Son travail? Garder, nettoyer, parler. Faire du «lien social», comme on dit.Ph. DR

Dominique Bourgon est gardienne d'immeuble à Belfort. Elle dit qu'elle n'est pas écrivain et pourtant... « Un sens à la vie », son recueil de nouvelles, est une chronique sensible, émouvante, grave, portée par une écriture exceptionnelle.



ISABELLE RAEPSAET > isabelle.raepsaet@nordeclair.fr
« J'ai eu du mal à trouver ma route dans ce monde », dit-elle. Ça veut dire qu'elle a commencé par des petits boulots en usine, qui changeaient tout le temps. « Je ne voulais pas m'insérer dans le monde du travail » Et puis, un jour, cette précarité, cette galère au quotidien n'ont plus été vivables. « Je vieillissais. Et le monde avait changé. » Alors Dominique décide de rentrer dans le rang. Elle a été, dans le passé, auxiliaire de vie. Elle en garde un bon souvenir. Presque naturellement, elle fait l'école d'aide-soignante. Elle travaille un temps en gérontologie, puis en psychiatrie, un an en maternité. Mais quand le service ferme, c'est en chirurgie qu'elle est affectée. « On ne faisait que des gestes techniques, on n'avait plus le temps de rien, plus le temps de parler aux gens. » Et ça, ça ne lui va pas.
Certes, elle aurait pu attendre une mutation, ou prendre son mal en patience. Pas son genre : « On n'a qu'une vie et le travail, dans une vie, ça représente beaucoup de temps. Si on ne fait pas ce qu'on aime, c'est pas la peine. Je suis partie. » Un peu au pif, elle passe le concours de gardienne d'immeuble. « Moi, ce qui m'intéressait, c'était être en lien avec les gens, et puis la diversité. Et aussi être dans un endroit fixe.


Je ne suis pas une voyageuse... » sourit-elle. Quand on lui annonce qu'elle est affectée aux Glacis, un quartier réputé difficile, elle ne dit rien. « Mais j'ai pensé : c'est exactement ce que je voulais. » Alors que d'autres se rongeraient les sangs d'être entourés de barres ou de tours, elle, se sent bien : « Ça, ça m'allait parfaitement. Je n'avais vraiment pas envie d'être dans des immeubles de classe moyenne. Ni chez les bourges ! »
« C'est un quartier
qu'on tue »

Les Glacis, c'est un petit quartier. Une route d'un côté, la caserne de l'autre, mais Dominique aime bien son côté campagne. « Il y a des arbres, beaucoup d'herbe », souligne-t-elle. Deux barres d'immeuble dont une qui va bientôt être démolie. Un foyer de type Sonacotra qui va prendre le même chemin. « C'est un quartier qu'on tue », regrette-t-elle.
Le projet, c'est reconstruire des petites unités. Elle, elle n'est pas pour. « On veut effacer les barres où la pauvreté est concentrée. On dit aux gens de déménager dans la campagne, qu'on va leur donner des aides. Mais ces aides ne vont pas durer. Les loyers vont augmenter, l'essence va augmenter elle aussi. Et alors ce sera catastrophique. » Qu'on ne croit pas pour autant qu'elle trouve une quelconque poésie dans ces barres qu'elle connaît si bien. « Oui, c'est déprimant. Non, c'est pas facile d'y vivre. Mais il y a moyen de transformer sans détruire. Des architectes ont des idées... Sinon, il n'y aura un jour plus de logement social. » Chez elle, aux Glacis, on dit d'ailleurs que c'est du logement « très social ». C'est dire que, chez tous les gens qui y habitent, ça va pas fort. Dominique, dès son arrivée, elle les a écoutés. « Ici, les gens parlent facilement. C'est pas comme chez les gens qui ont les moyens, qui ne veulent pas qu'on sache qu'il y a un problème chez eux parce qu'on est dans une société de gagnants, qu'il faut montrer que tout va bien. » Là-bas, tout le monde est dans la galère. « Il n'y a pas de question d'orgueil ni de fierté. Les gens savent dire si leur gamin est en prison, s'ils n'ont plus d'argent pour vivre. » Des fois, ce n'est qu'un petit bout d'histoire glissé sur le trottoir ou dans la cage d'escalier, « mais au bout d'un moment, on finit par comprendre. » Et quand, comme Dominique, on est curieuse...

Un jour, une femme
se jette d'une fenêtre

Toutes ces vies reconstituées, elle aurait pu les garder pour elles. Mais un jour, une jeune femme se jette de l'une des fenêtres de l'immeuble.
Dominique voit le corps tomber. Et elle se dit que, bientôt, il ne restera plus rien de cette femme. Plus aucune trace de son histoire. C'est là qu'elle décide de raconter la vie de ses voisins. « Mais, sourit-elle, curieusement, je ne parle jamais d'elle dans mon livre. » Avant d'ajouter, dans un souffle : « Il y a eu d'autres morts, depuis... » Dominique a donc commencé par « noter des trucs, comme un journal. » Elle a pris part à un atelier d'écriture où on l'a encouragée. De ces petits bouts d'histoire, elle a donc fait des nouvelles. Et si elle donne parfois à un de ses personnages les particularités d'un autre habitant de la cité, c'est bien la seule liberté qu'elle s'est accordée. Pour le reste, « tout est vrai. Je n'ai rien inventé... » Publiée au Seuil, un peu médiatisée, est-elle devenue une vedette dans sa cité depuis ? Même pas. « Les gens ne lisent pas beaucoup » , dit-elle. Quand Arte est venu tourner ce qui allait devenir Le journal de Dominique, ça a été un peu différent - « La télé, c'est plus accessible. » Mais, dans le fond, « rien n'a changé du tout... » Aujourd'hui, Dominique a terminé son second livre, un petit roman qui se passe... dans la cité. Elle ne sait pas encore s'il sera publié. Elle vit la chose sans angoisse. « Laure Adler (qui l'a publiée au Seuil, ndlr), me disait : vous êtes un écrivain. Dans ma tête, je ne suis pas écrivain. Je suis gardienne d'immeuble. » Et quand on lui demande si elle n'a pas envie de quitter, un jour son quartier, elle s'exclame : « Pour aller où ? Je suis assez sédentaire », rappelle-t-elle. « Et puis, dans mon quartier, il y a l'Afrique, les pays arabes, les pays de l'Est, la Russie... C'est une des raisons qui me font aimer ce quartier. »w


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