Le film est inspiré d'un fait divers. Mais c'est là tout ce qui est réel, le reste étant licence poétique d'un cinéaste habitué à traquer le grain de sable, qui peut tout faire basculer dans une vie normale. Murielle (Émilie Dequenne) et Mounir (Tahar Rahim) s'aiment. Ils sont jeunes, beaux, ils ont l'avenir devant eux. Et ils ont un protecteur. Le docteur André Pinget, qui a pris Mounir sous sa protection depuis sa plus tendre enfance, depuis qu'il a fait un mariage blanc avec la mère de ce dernier. Quand les jeunes gens s'épousent, c'est tout naturellement qu'ils continuent ce que Mounir avait commencé, et qu'ils s'installent chez lui. Vient ensuite un bébé. Un autre, et encore un autre. Et un quatrième. Et à mesure que l'espace s'encombre, Murielle se met à suffoquer sous la double coupe de Pinget et de son mari, jusqu'à se perdre elle-même, jusqu'à perdre la raison.
D'un fait divers sordide, Joachim Lafosse fait donc un portrait de femme, de celle qui ne peut plus, ne voit plus comment s'en sortir. Une mère qui va commettre l'impensable. Et parce que l'enfer est pavé de bonnes intentions, c'est en douceur, insidieusement, que le réalisateur instille le doute chez son spectateur, lui suspend au-dessus de la tête une épée de Damoclès imparable.
Finement, Lafosse expose son drame sans pathos, sans démonstration, sans trop en faire. Il filme presque cliniquement ses incroyables interprètes. Un trio de tête, Niels Arestrup en Pinget, qui fait la force du film, autrement miné par sa froideur. Parce qu'il adopte la position d'un pur observateur, et s'interdit la moindre sympathie envers Murielle ou même Mounir, on peine à suivre cette descente aux enfers, ou même à s'y accrocher. Et trop de froideur à l'image finit par nous glacer, nous privant des frissons d'horreur qu'on aurait dû ressentir. Ne reste qu'un drame, fort, et une interprétation parfaite.