À mille lieues de la planète foot
Publié le lundi 23 novembre 2009 à 06h00
Mercredi soir alors que l'Epeule était en pleine ébullition et que de nouveaux Huns s'en donnaient à coeur joie, le CCMA faisait figure d'oasis de paix et d'intelligence. Le choc des civilisations ne se situe peut-être pas où l'on croit.
D'un côté des hordes destructrices qui mettent le feu aux voitures et casent des vitrines. De l'autre, une petite poignée de personnes qui parlent littérature, art et philosophie. Évidemment ça ne fait pas le poids.
Football ou pas, Karim Tayeb, le directeur du CCMA et l'écrivain Abdelkhader Djemaï avaient tenu à maintenir mercredi soir le rendez-vous littéraire dont ils avaient convenu avec Kebir Ammi à l'occasion de la sortie de son dernier roman édité chez Gallimard Les vertus immorales. On vous le répète : rien à voir avec l'univers impitoyable du ballon rond.
En passant par la Lorraine
Tout voyage est une initiation. Partant de ce principe, Kebir Ammi a écrit un roman picaresque à la façon du Gil Blas de Santillane de Lesage ou plus près de nous du Baudolino d'Umberto Ecco. Son roman c'est le récit des aventures d'un jeune Marocain qui, 35 ans après qu'il fut découvert par Christophe Colomb, s'enbarqua pour le Nouveau Monde. Toutefois, même si le fondement de cette aventure semble incontestable - le navigateur espagnol Alvar Nunez Cabeza de Vaca fait état d'un Maure qui appartenait à son équipage - Ammi se défend d'avoir fait oeuvre d'historien.
« La vérité humaine m'importe plus que la vérité historique. À cet égard le XVIe siècle espagnol avec à la fois cet esprit d'aventure et de découverte et l'Inquisition constitut un décor fantastique. On y retrouve des tensions religieuses qui subsistent encore aujourd'hui. Je crois davantage au concept de tensions qu'à celui de choc des civilisations. » Ammi emmène même son personnage à Saint-Dié dans les Vosges. Pourquoi pas Vesoul. Parce que, autre vérité historique, c'est à Saint-Dié que d'éminents géographes décidèrent d'appeler Amérique le continent abordé par Colomb.
Un de ses lecteurs perspicaces demande à Ammi si par hasard, il ne serait pas quelque peu soufi. L'écrivain admet qu'il s'est intéressé à la sagesse d'Al Hallaj et d'Ibn Arabi grâce aux ouvrages de Louis Massignon. Il parle de l'émotion qu'il ressentit un jour dans un musée américain face à une oeuvre semblant inachevée de Rodin : le visage de Victor Hugo se détachant à peine ébauché d'un bloc de pierre.
Pour Ammi, quelle que soit la façon dont ils ont été sculptés, tous les hommes sont issus du même matériau. Au-delà de l'identité nationale, il y a une nature humaine. Partout la même. Alors le choc des civilisations !
À l'index en Algérie
Ne comptez pas sur Kebir Ammi pour brandir le drapeau algérien un soir de match de foot. « Je suis allé en Algérie en 2001.
C'était la première fois que je m'y rendais comme adulte. Mon père est mort à la veille de l'Indépendance mais voir tout ce gâchis, pour moi c'était d'une violence extrême. Alors j'ai écrit Alger la blanche à la fois poème à quatre voix et pièce de théâtre. On la joue en France, on l'a traduite à l'étranger. Mais elle est toujours interdite en Algérie. Mais là-bas c'est comme partout : les généraux passeront aussi. » Dehors les klaxons exultent. L'Algérie est victorieuse. Vivement la prochaine causerie au CCMA. Même si ce soir-là les « Fennecs » font encore des prouesses !w





