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LILLE / BRADERIE JOUR J

Quand la braderie débute dès le vendredi

La marchandise de Bruno n'est pas encore déballée sur le trottoir. Dans ses mains, une amphore de Delft. La marchandise de Bruno n'est pas encore déballée sur le trottoir. Dans ses mains, une amphore de Delft.

Les brocanteurs du métier se sont installés hier matin au Bd Jean-Baptiste-Lebas. Sous le manteau, les ventes ont rapidement débuté. Mais à un rythme tranquille. Avec le placement réservé, la coupure du parc et, surtout, la crise économique, les habitudes ont changé...



Serait-ce le couplet du « c'était mieux avant » que l'on s'apprête à resservir ? Quand ce sont des vieux de la vieille de la brocante qui l'entonne, ceux qui ont trente voire quarante ans de Braderie de Lille à leur actif, on a toutefois la faiblesse de les croire !
À les écouter, il n'y a pas si longtemps, c'était avant le coup d'envoi officiel que les affaires se concluaient. « Y a 20 ans, il y avait les Hollandais, les Belges, les Américains à l'affût. À peine on arrivait, ils sautaient dans le camion », assure Albert-Jean Dekeirschieter, antiquaire à Warneton (B), 42 ans de braderie derrière lui. Uniquement entre pros, les broc' pouvaient déjà être assurés d'écouler une bonne partie de leurs marchandises. « On savait que la moitié du camion serait vendue entre nous, se souvient le Nîmois Bruno Arnault, qui débute sa 33e braderie. Maintenant, plus rien... » L'enfant du pays, connu sous le sobriquet de Jacky la Brocante, le confirme.
« On n'a plus l'habitude de vendre un camion et d'en racheter un autre, explique-t-il. À présent, on repart avec les trois-quarts du camion. »


À la sauvette
Ne nous leurrons pas, quelques ventes s'opèrent tout de même « sous le manteau ». Mais rien à voir avec ce qui se faisait avant. Comme cette Polonaise, en séjour chez une compatriote qui vit à Cambrai depuis trois ans, et qui s'arrête sur un pot à miel en forme de ruche... C'est pas l'affaire du siècle ! Et lorsqu'un curieux s'arrête sur les six chaises de jardins en fer forgé de Bruno, les 150 E demandés par le broc' le découragent bien vite.
« Il m'en demande 100 E, mais il reviendra », pense le vendeur. « Auparavant, il lui aurait fait 80 E pièce ! » estime à vue d'oeil d'expert Jacky.
Ces arrangements à la sauvette sont normalement interdits, mais ils font le charme de ces dernières heures avant la Braderie. « Si il y a un acheteur, on ne va pas cracher dessus ! note avec son franc parler Jacky. La mairie laisse faire, et c'est d'ailleurs bien gentil de sa part. » « Les gens commencent à tourner, viennent poser des questions », remarque de son côté Albert-Jean Dekeirschieter. Il est midi et les premiers passants réservent un lustre déballé. « Une vente, ça ne se refuse pas. C'est trop dur maintenant », remarque son épouse Joëlle. La crise économique est en effet durement ressentie par le monde de la brocante. « Les gens ont envie d'acheter, mais ils ne peuvent plus » , observe Bruno. Rares sont ceux qui écoulent encore du meuble. « Les gens sont plus Ikea® ! », déplore Jacky qui, lui, s'est mis à la sculpture pour diversifier son offre. « On est passé à "l'art populaire", le truc à 20 ou 50 E maximum », avance pour sa part Bruno qui, dans le fatras qu'il n'a pas encore déballé, sort quand même une belle amphore de Delft qu'il espère vendre 800 E. « C'est une année catastrophique mais qui n'est pas typique de Lille », affirme Jacky, résumant un sentiment général sur le boulevard Lebas.
La police veille au grain
Mais certains parlent d'une tendance plus profonde. « Les jeunes n'ont plus les mêmes habitudes, ils n'ont plus les connaissances », juge Claude Geneste, un ancien lui aussi. À côté de lui, Bruno certifie que « la brocante a perdu jusqu'à 70 % de sa valeur depuis 8 ans » . D'ailleurs, ça n'est plus son activité principale : l'antiquaire, tout en conservant sa patente, s'est recyclé dans une activité plus lucrative, le service à la personne.
En fin d'après-midi, les ventes discrètes sont stoppées nette par un passage de la police. « Il faut bâcher », lancent deux CRS en uniforme à un Jacky désabusé. Le long du boulevard, les broc' pestent mais obtempèrent. « Mais on est que vendredi ! » souligne Jacky qui compte faire mieux aujourd'hui.
Bref, les profits ne sont plus la première motivation des broc' du boulevard. « En toute franchise, il y a quelques années, on gagnait de l'argent, maintenant on vient pour la tradition, la fête et retrouver les copains qu'on ne voit qu'une fois par an, à la Braderie de Lille », lâche Bruno. Attablés avec Claude et Jacky devant son auvent, hier midi, les trois amis rivalisent de taquineries et de blagues. « C'est ça qui compte, c'est l'amitié. Le fric n'a plus d'importance ! tranche Jacky. Avant, je faisais 15 000 E. Là, je ne sais pas, 2 000 ? 500 ? Ce sera bien quand même. C'est plus la même époque... »w


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