Centre d'accueil des demandeurs d'asile : des fenêtres ouvertes sur une terre d'accueil
Publié le lundi 02 novembre 2009 à 16h55
L'émotion suscitée par la destruction de la tristement nommée «jungle» de Calais et l'expulsion de trois Afghans prend une dimension singulière à Halluin, qui accueille des demandeurs d'asile depuis 2002. Le CADA a été créé suite à la fermeture de Sangatte.
Rue Lille, à quelques battements de cur du centre-ville, les anciens l'appellent encore le foyer Sonacotra. Créé à l'époque de l'âge d'or industriel, il avait pour mission d'accueillir les travailleurs migrants venus principalement du Maghreb. En 2007, le foyer d'hébergement a changé de nom en entrant dans le patrimoine d'Adoma, une société anonyme d'économie mixte dont l'État est l'actionnaire majoritaire. Son activitél'insertion par le logement auprès des personnes vulnérables.
Depuis son ouverture en 1956, le centre d'hébergement, qui compte 150 places, s'est adapté à de nouvelles vocations. Les travailleurs migrants venus honorer les besoins de main d'uvre dans les années 60 sont pour une majorité restés à demeure, avec des problématiques propres liées au vieillissement, à de faibles ressources Le foyer est progressivement devenu une résidence sociale où sont admises des personnes en grande précarité et exclues du parc immobilier traditionnel.
Des pays de l'ex-URSS à l'Afrique subsaharienne
En 2002, à la demande du gouvernement et suite à la fermeture du centre de la Croix-Rouge de Sangatte, un accueil d'urgence pour demandeurs d'asile est ouvert au sein de la résidence. Dix chambres sont mises à disposition de candidats à l'exil venus principalement d'Irak et d'Afghanistan. En 2005, la structure a reçu l'habilitation de Centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA) pour une capacité de 50 places. Il en existe 9 dans le Nord, environ une cinquantaine en France, pour 20 000 places au total. Les CADA sont financés par l'État et fonctionnent sous la tutelle de la DDASS.
Actuellement, 50 demandeurs d'asile sont hébergés au CADA d'Halluin, dont 18 enfants. Des familles, des parents isolés ou des personnes seules. Des candidats à l'exil venus des pays de l'ex-URSS, des Arméniens, des Tchétchènes, et dans les mêmes proportions des pays de l'Afrique subsaharienne. Ces personnes sont accueillies dans le cadre de l'autorisation provisoire de séjour délivrée par les services préfectoraux et préalable à la procédure de demande d'asile diligentée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) qui étudie les demandes à la lumière des récits de vie. Durant ce délai, le récépissé de droit au séjour est renouvelé tous les 3 mois jusqu'à la décision définitive de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA).
Outre l'accueil et l'hébergement des demandeurs d'asile, le CADA a la responsabilité du suivi administratif, social et médical des personnes. Il gère également la scolarisation des enfants. La vie quotidienne du centre d'Halluin repose sur une équipe de six personnes: un directeur, une secrétaire, et trois animatrices.
Du suivi médical à la scolarité des enfants
« Nous travaillons beaucoup avec les services sociaux tels que le CCAS, les associations comme les Restos du cur ou encore des organismes de formation. Le but est d'uvrer au maximum à l'intégration de ces personnes dans la vie locale. Nous entretenons des très bonnes relations avec les écoles qui accueillent chaque année des enfants du centre », explique Maurizio Sini, le directeur du CADA. Il confie n'avoir jamais ressenti de défiance de la part de la population halluinoise à l'égard des résidants. « Nous avons organisé des portes ouvertes en 2008, c'était un vrai défi sur le plan humain. Ces personnes sont porteuses de lourds traumatismes et le parcours de la demande d'asile est quelque chose de très éprouvant. »
Les résidants passent en moyenne un an et demi au CADA en attendant la reconnaissance du statut de réfugié ou, le cas échéant, une éventuelle invitation à quitter le territoire. En moyenne, depuis la création du CADA, 60<TH>% des demandes trouvent une issue favorable. Les moins chanceux ont un mois pour quitter le territoire français.
Durant le séjour en CADA les demandeurs d'asile, qui à de très rares exceptions ne peuvent pas accéder à un emploi, perçoivent une allocation de subsistance de 202euros pour une personne isolée, 311 euros pour un couple ou un adulte avec enfant. Le strict minimum pour se nourrir et s'habiller. Dans l'attente d'une vie meilleure.
ANGÉLIQUE DA SILVA-DUBUIS
Menacée d'expulsion en 2003, la famille Arezki revit
En 2001, Norah et Djaffar Arezki sont contraints de fuir leur terre d'origine, l'Algérie, face aux exactions et menaces dont ils sont victimes. Depuis, leur vie s'est reconstruite à Halluin.
A l'époque]Norah est professeur de sciences naturelles. Djaffar est directeur d'une succursale de véhicules industriels à Alger. Le couple, d'origine kabyle, laisse tout derrière lui. Alicia et Lydia, leurs jumelles, ont tout juste deux ans. Pourquoi la France? « Pour ses valeurs, répond Djaffar. Je voulais que mes enfants grandissent dans une démocratie. » Halluin, où habite un neveu de Djaffar, sera le point de chute. L'accueil est immédiat mais la famille n'est pas au bout de ses peines. Les traumatismes font place à l'incertitude des lendemains dans la réalité bien âpre des « sans papiers ». « Nos récépissés étaient renouvelés tous les trois mois. Tous les jours, on avait à l'esprit la possibilité d'une reconduite à la frontière. » . Le couple, demandeur d'asile, rassemble ses forces et ses espoirs. Norah et Djaffar s'investissent dans le monde associatif. D'abord aux Restos du cur, dont la famille est bénéficiaire, où Djaffar sert d'interprète aux demandeurs d'asile chassés de Sangatte. Le bénévolat les amène également à la MJC ainsi qu'aux ateliers-parents. « Nous sommes allés au-devant des autres car cela fait partie de notre éducation. Nous avons été bouleversés par l'extraordinaire générosité des gens du Nord. C'est une telle fierté pour nous. »
Le cauchemar du retour
Mais en avril 2003, tout s'effondre. Deux ans après son arrivée, la famille se voit notifier une obligation à quitter le territoire français. À Halluin, l'indignation est unanime. L'élan démocratique immédiat. Élus, associations et anonymes se mobilisent. La procédure d'expulsion sera finalement annulée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur. La régularisation interviendra quelques mois plus tard.
Six années se sont écoulées, la famille Arezki file des jours heureux, sans tourner le dos au passé, mais réconciliée avec l'avenir. Norah est devenue assistante maternelle à domicile, Djaffar est formateur dans le domaine de la logistique. Il a créé avec d'autres bénévoles l'association Mosaïque, qui prodigue des cours d'alphabétisation auprès des demandeurs d'asile du CADA. Par devoir. « Ce ne sera jamais suffisant par rapport au soutien que nous avons reçu. Mais c'est un devoir pour moi d'accompagner ces personnes dans la maîtrise de la langue car sans elle on ne peut pas avancer et s'intégrer. »
La destruction de la jungle et l'expulsion médiatique des trois jeunes Afghans ont évidemment marqué la famille. « Ces images nous bouleversent. J'étais loin d'imaginer que c'était possible en France. C'est un drame. Ces gens-là ont mis leur vie en péril pour connaître une démocratie. Ce n'est pas par plaisir que l'on abandonne son pays. Je ne peux pas accepter que l'on renvoie des gens dans un pays en guerre. »
Faut-il alors donner de faux espoirs à toutes celles et ceux qui rêvent d'une vie meilleure? « Évidemment j'ai envie de dire à ces personnes que ce n'est pas si simple quand on arrive, mais ce sera toujours plus sécurisant que la détresse vécue dans leur pays. Il faudrait pouvoir bousculer certains régimes pour lesquels c'est l'omerta la plus totale. Chaque individu a le droit de vivre dignement dans son pays. J'ai foi dans les projets de co-développement. Mais, suffiront-ils? » ANGÉLIQUE DA SILVA-DUBUIS
Maurizio Sini, d'Erasmus aux demandeurs d'asile
Maurizio Sini, 33 ans, est le directeur du CADA d'Halluin. Natif de Rome, économiste de formation, il a fait ses études en France dans le cadre du programme Erasmus. Rien ne le destinait à travailler auprès des demandeurs d'asile.
Son accent chante merveilleusement la Dolce vita. Né à Rome, Maurizio Sini débarque en France dans le cadre du programme universitaire Erasmus, rendu si célèbre par le film L'auberge espagnole! L'étudiant se passionne pour l'économie. Il passe une maîtrise et un DESS en ingénierie des programmes de coopération avant de traverser la Manche pour parfaire son anglais. Il s'installe à Londres pendant un an où il vivra une expérience marquante et décisive. « <TH>Je suis devenu bénévole dans une association d'aide aux réfugiés et demandeurs d'asile. Cette expérience a modifié quelque chose en moi. » Le jeune diplômé rentre en France en 2003 et se met en quête d'un emploi qui corresponde à ses aspirations. « Je suis tombé sur une annonce, la société Adoma recherchait un intervenant social dans le cadre de l'accueil d'urgence des demandeurs d'asile. C'était pour moi. » En 2005, Maurizio Sini prend la direction du CADA d'Halluin. Une mission aussi exigeante que passionnante, au chevet de destinées chahutées, de curs apatrides.
« C'est une richesse extraordinaire. Le monde se présente à nous avec des trajectoires douloureuses mais avec tellement d'humanité » explique Maurizio Sini en songeant à la solidarité spontanée qui s'exprime entre les résidants du centre. Des élans plus forts que toutes les frontières linguistiques réunies. Depuis son arrivée au CADA, Maurizio Sini a croisé des centaines de demandeurs d'asile. Il y a eu des grands bonheurs, comme des naissances parfois, et des moments plus douloureux quand la régularisation n'a pas lieu. L'expulsion récente de trois jeunes Afghans lui parle évidemment: « Il y a sans doute des méthodes discutables. Mais selon moi la France demeure un modèle de terre d'accueil par rapport à bien d'autres pays. Des moyens importants sont consacrés à l'accueil des demandeurs d'asile. La loi de finances de 2010 prévoit un budget de 318 millions d'euros dans ce domaine. Et 1 000 places supplémentaires devraient être ouvertes en CADA sur le territoire national. » En 2008, on a enregistré 42 000 demandes d'asile en France, soit 20 % de plus que l'année précédente, devant l'Angleterre et l'Allemagne.


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