Monde

Fils de martyr et cinéaste de la mémoire

Publié le 07/07/2012 à 00h00

Depuis une quinzaine d'années, Mustapha Settache sillonne les villages de la Grande Kabylie pour recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu la guerre d'indépendance. Il traque aussi sa propre histoire.

Fils de martyr et cinéaste de la mémoire
Depuis une quinzaine d'années, Mustapha Settache sillonne les villages de la Grande Kabylie pour recueillir les témoignages de ceux qui ont vécu la guerre d'indépendance. Il traque aussi sa propre histoire.


FLORENCE TRAULLÉ (ENVOYÉE SPÉCIALE EN ALGÉRIE) > florence.traulle@nordeclair.fr
Il installe sa petite caméra sur un pied, vérifie soigneusement les réglages et pose sa première question. En face de lui, un vieil homme aveugle. Il se déplace en fauteuil roulant. Mouloud Dahlal - nom de guerre : Si Hassen - avait 16 ans quand il a été recruté comme auxiliaire de l'ALN, l'Armée de libération nationale algérienne (lire notre édition de jeudi). Enrôlé comme agent de liaison dans sa Kabylie natale, il sera ensuite envoyé à Alger pendant presque deux ans avant de revenir dans le maquis.
À Tadmaït, en Grande Kabylie, Mouloud Dahlal est un homme respecté. Un ancien combattant et un lettré qui vous cite Jean-Paul Sartre dans le texte et connaît sur le bout des doigts l'histoire de cette terre de rebelles qui a combattu ses envahisseurs successifs. Il faisait partie de l'unité combattante de la Wilaya 3, « l'historique », celle contre laquelle le général Challe déclenchera l'opération Jumelles en 1959. Il fallait mater cette contrée d'hommes rudes et fiers. Ce fut dur, long, sanglant. Chaque petite bourgade que l'on traverse entre Tizi Ouzou et Tadmaït en témoigne avec ses monuments aux morts qui ressemblent à ceux de nos villages où l'on peut lire les noms des Poilus fauchés par la Grande Guerre. Ils avaient le même âge que ceux qui sont tombés ici.



Entre souvenirs épiques
et anecdotes ironiques

Pour Mustapha Settache, Mouloud Dahlal est une mine d'or. Il se souvient de tout. Les lieux, les noms, les détails. La batterie de la caméra n'y suffira pas. Il faut trouver une prise électrique pour la recharger. Mustapha est venu avec son fils à qui il a transmis son inépuisable curiosité. Entre la limonade et le thé accompagnés de galettes, l'après-midi file et rebondit entre souvenirs épiques, tragédies et anecdotes ironiques. Trois bonnes heures à fouiller l'histoire.
De retour à Tizi Ouzou, Mustapha Settache - dont le père a travaillé dans les mines à Charleroi avant de tenir un café rue d'Hautmont, à Maubeuge, dans les années 50 - transfère les images tournées dans l'après-midi sur son ordinateur. Elles alimenteront son prochain documentaire.
Dans le buffet du salon, il a rangé soigneusement ses précédentes réalisations. Surtout celle qui retrace la guerre du village de son père, à une quarantaine de kilomètres d'ici, dans la montagne Agouni Fourou : « 110 martyrs », comme Mustapha Settache le résume en faisant défiler sur son écran les images d'archives qu'il compile avec soin. On y voit des hommes, jeunes, qui fixent l'objectif, sérieux, un peu raides. Quelques femmes au sourire radieux et des maquisards posant, bravaches, le fusil à la main ou patrouillant dans la montagne. Il y a des photos terribles aussi. Des charniers, des corps mutilés. Mustapha fait peu de commentaires. Il montre. La Kabylie combattante et martyrisée a envahi la pièce où le ventilateur s'épuise à tenter de rafraîchir un peu l'air.

Un homme dévoré
par sa mission

Il y a maintenant une quinzaine d'années que Mustapha Settache s'est pris de passion pour l'histoire de cette guerre d'indépendance dont l'Algérie commémore le cinquantenaire en ce mois de juillet. Pour lui, « elle reste encore à raconter. Il faut faire parler ceux qui l'ont vraiment vécue, pas ceux qui l'ont confisquée après juillet 1962 ».
C'est pour rendre la parole à ces hommes et femmes qui ont libéré son pays du joug colonial que ce sexagénaire range régulièrement sa petite caméra dans un sac plastique, embarque à bord d'un de ces taxis collectifs bondés qui font la navette entre Tizi Ouzou et les villages des montagnes et sonne aux portes derrière lesquelles il sait trouver les mémoires encore vivantes. « Dans quelques années, il n'y aura plus personne pour témoigner, il faut faire vite. » Son fils Saïd lui reprocherait presque de n'avoir pas commencé son travail plus tôt. Sa femme en a pris son parti. Mustapha Settache est dévoré par sa mission.
Il tient à poser pour une photo avec celle de son père, soigneusement encadrée. Mustapha a donné à son fils le nom de cet homme qu'il a peu connu. Il n'était qu'un enfant quand son père a été abattu par un bataillon français qui ratissait ce coin de Kabylie. C'était le 28 mars 1956 : « Il faisait la sentinelle devant une grotte où se cachaient neuf autres combattants de l'ALN. Il s'est fait tirer dessus par une patrouille française et aussi depuis un hélicoptère. Il était blessé au bras et à l'épaule quand ils l'ont pris. » Des témoins raconteront à sa mère comment Saïd le maquisard a été exécuté. « Ils l'ont enterré sous des pierres, ses pieds dépassaient, avec ses pataugas. » L'ALN récupérera son corps, le rendra à sa famille et Saïd sera inhumé selon la tradition.
À travers les dizaines de témoignages qu'il recueille, Mustapha Settache traque sa propre histoire. Il pense qu'il n'en finira jamais. Le documentaire dont il est le plus fier, celui sur le village de son père, se termine comme il commence, sur un chant des partisans. En kabyle, bien sûr. Mustapha en connaît les paroles par coeur. Il les fredonne à voix basse. Il éteint l'ordinateur et ressert une tasse de café noir.w

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