De Lille à la Tunisie, ils racontent leur révolution
Publié le samedi 14 janvier 2012 à 06h00
Sofia Bahri et Abderrahmane Hamadi ont la cinquantaine. Fonctionnaires au ministère de l'Industrie pour l'une, aux Finances pour l'autre, ils ont tous deux fait leurs études à Lille.
« La révolution du jasmin », ils l'ont vécue à leur poste, devoir de réserve oblige. On les a rencontrés à Tunis. Regards croisés, un an après.
ISABELLE HODEY > isabelle..hodey@nordeclair.fr
La jeunesse est l'âge de tous les possibles. Celle d'Abderrahmane et de Sofia a croisé le chemin de la France et de Lille en particulier.
Au début des années 80, Abderrahmane - originaire de la région du Kef, une des régions les plus défavorisées de Tunisie et qui s'est soulevée parmi les premières lors de la révolution - avait soif d'une expérience à l'étranger. Il est venu étudier les maths-physiques puis les sciences économiques, ici.
C'était avant de rentrer en Tunisie en mars 1989 : « Mon père était fatigué, je me suis occupé des études de mes frères », explique-t-il.
« Et maintenant,
ils sont au pouvoir... »
Sofia, Tunisoise pur sucre, a, elle, séjourné dans notre région à deux reprises. L'école nationale des ingénieurs de Tunis avait en effet noué un partenariat avec l'USTL et notamment le laboratoire EEA (Électricité électronique automatismes). La jeune femme est venue faire son doctorat dans le Nord, sur un sujet en lien avec l'entreprise Schneider à Jeumont. Deux ans plus tard, elle revenait fuyant les islamistes : « En 1984, ils étaient très agressifs, ils attaquaient les femmes à coup d'acide. Ils font peur. Et maintenant, ils sont au pouvoir... » , dit-elle, soudain grave.
La jeunesse est l'âge de tous les possibles. C'est elle qui a fait la révolution. « Il n'y avait pas d'islamistes dans les manifestations. On doit tout aux jeunes, et aujourd'hui on ne les voit plus », insiste Sofia, qui a vécu la révolution par procuration... à son grand regret : « Moi, en tant que fonctionnaire, je ne peux pas manifester, mais mon mari et mon fils étaient devant le ministère de l'Intérieur le 14 janvier (date de la fuite de Ben Ali, ndlr). Moi, je suis tenue au devoir de réserve, c'est frustrant d'ailleurs ! » Car Sofia a fait une belle carrière de fonctionnaire ; au ministère de l'Emploi, puis aujourd'hui de l'Industrie.
La révolution ? « Au ministère de l'Emploi, on a vu défiler des milliers de demandeurs d'emploi avec des situations tragiques. Nous avons mis en place le programme Amal (« espoir » en arabe, ndlr). Depuis 2009, la priorité du ministère est d'améliorer l'employabilité des jeunes diplômés. Quand la révolution a éclaté, nous étions prêts », dit Sofia.
« Le 13, j'ai eu peur »
Après la chute de Ben Ali, elle a choisi d'apporter sa pierre à l'édifice. Elle milite en politique, d'abord au sein d'Initiative citoyenne, puis du Pôle démocratique moderniste, qui a obtenu 4 sièges sur 217 aux élections d'octobre dernier.
Abderrahmane, lui, a voté Ettakatol, un autre parti de la gauche, qui est arrivée éclatée aux élections : « J'ai trouvé en son leader, aujourd'hui président de l'assemblée constituante, quelqu'un d'intègre, un rassembleur », dit Abderrahmane, qui travaille au ministère des Finances, à la Direction générale des impôts. « Le 13 janvier, j'ai eu peur, j'ai entendu les cartouches siffler dans la rue. Après le 14, c'était l'état d'urgence, on a fermé une semaine. » La fuite de Ben Ali ? « Ça a été un soulagement, on n'y croyait pas vraiment, même si on avait un système agonisant, qui avait consommé sa courbe de vie ».
Un an après, où en sont-ils ? Sofia poursuit son engagement politique au sein d'un pôle laïc, élargi depuis peu. Elle est de tous les sit-in. « Les élections nous ont fait prendre conscience des clivages de la société tunisienne », explique-t-elle, persuadée que « maintenant que les Tunisiens ont la liberté d'expression, ils ne vont plus la lâcher » .
Quant à Abderrahmane, il a obtenu le grade qu'il convoitait « mais c'est un décret de nomination qui traînait depuis 2008 ».
Cet inspecteur en chef des impôts estime ne pas avoir eu l'évolution qu'il méritait sous Ben Ali. « Je n'étais pas dans l'opposition pour ne pas mettre en cause ma situation familiale, mais je n'étais pas lèche-bottes non plus. J'étais complice par le silence. Mais après la chute de Ben Ali, je n'ai pas eu peur pour mon emploi. Le secrétaire d'Etat, lui, a sauté. » La révolution était passée par là. La jeunesse est l'âge de tous les possibles.w Vos pages spéciales Tunisie : demain, retrouvez les interviews d'un chirurgien et du rédacteur en chef du « Quotidien ». Et gagnez le livre de Serge Moati (« Dernières Nouvelles de Tunis »).



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