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« Le vrai risque, c'est l'indifférence »

Publié le 23/01/2010 à 00h00

Pour « Nord éclair », Philippe Moreau-Defarges, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri), revient sur les tenants et les aboutissants de l'intervention américaine en Haïti.

« Le vrai risque, c'est l'indifférence »
Pour « Nord éclair », Philippe Moreau-Defarges, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri), revient sur les tenants et les aboutissants de l'intervention américaine en Haïti.


PROPOS RECUEILLIS PAR JOSÉ REI > jose.rei@nordeclair.fr

Pourquoi les États-Unis sont-ils intervenus en Haïti ?


>> Les liens entre Haïti et les États-Unis sont géographiques et historiques : il y a eu une intervention américaine dans les moments les plus tragiques de l'histoire de l'île, comme en 1915 ou en 1994.
Haïti fait en effet partie du périmètre de sécurité de Washington qui, avec la doctrine Monroe, a fait savoir que le continent américain était l'affaire des Américains (1). Mettre sur le même pied les États-Unis et la France dans les rapports avec Haïti n'a aucun sens. Les liens entre la France et Haïti remontent au XVIIIe siècle. C'était à l'époque de la culture de la canne à sucre et de l'esclavage ! D'ailleurs, n'oublions pas que les Haïtiens ont conquis leur indépendance contre les Français (en 1804, ndlr). Depuis, ce sont des liens d'affection non négligeables qui lient les deux pays. Mais des liens d'affection seulement, sans responsabilité majeure pour la France.

Combien de temps l'intervention américaine peut-elle durer avant qu'on craigne une occupation ?
>> Ces craintes d'une occupation américaine n'ont aucun sens ! Les États-Unis sont déjà intervenus en Haïti et y sont même restés près de vingt ans (de 1915 à 1934, ndlr).
Le vrai risque, ce n'est pas cette éventuelle occupation américaine mais l'indifférence. Dans une ou deux semaines, on ne parlera plus de Haïti. L'île sortira de l'orbite de l'actualité. Alors, il vaut mieux que les Américains y restent « trop » longtemps que pas assez. Car la gestion de Haïti est un épouvantable problème.

Justement, comment peut-on gérer cette situation ?
>> La bonne solution, ce serait de mettre Haïti sous tutelle pour rebâtir. Du moins, ce serait la moins mauvaise des solutions.

Sous la tutelle de l'Onu ou des États-Unis ?
>> C'est un détail. Évidemment, ce serait mieux si c'était avec la bénédiction des Nations unies.

Barack Obama n'est pas au plus haut dans les sondages américains. Il vient même de perdre sa majorité qualifiée au Sénat. L'intervention américaine est-elle aussi une opération de communication du président américain ?
>> C'est un peu cynique de penser cela. Obama, qu'il réussisse ou qu'il échoue en Haïti, ne gagnera ou ne perdra pas un point dans les sondages. Malgré la vague d'émotions aux États-Unis. Les Américains, comme les Français d'ailleurs, s'émeuvent très vite et ont des réactions émotives très fortes. Mais Haïti est loin de leurs préoccupations premières qui sont le chômage ou la dette publique. En cas de succès de Washington en Haïti, l'Américain moyen dira au Président : « C'est bien ce que tu as fait là-bas, mais qu'est-ce que tu as fait pour moi ? »w (1) Élaborée par le président américain républicain James Monroe en 1823, elle repose sur trois principes : le continent américain est désormais fermé à toute tentative de colonisation de la part de puissances européennes ; toute intervention d'une puissance européenne sur le continent américain est considérée comme une manifestation inamicale à l'égard des États-Unis ; en contrepartie, toute intervention américaine dans les affaires européennes est exclue.

Nord Éclair