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LIVRE Bernard Pivot, questions de feeling

Publié le 26/09/2012 à 00h00

Dans « Oui, mais quelle est la question ? », un animateur télé souffre d'une maladie chronique : « la questionnite ». Au cours de sa carrière, Bernard Pivot a usé jusqu'à plus soif du point d'interrogation. Alors autobiographique, le livre ?

  LIVRE Bernard Pivot, questions de feeling
Dans « Oui, mais quelle est la question ? », un animateur télé souffre d'une maladie chronique : « la questionnite ». Au cours de sa carrière, Bernard Pivot a usé jusqu'à plus soif du point d'interrogation. Alors autobiographique, le livre ?


PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DEMAILLY > patrice.demailly@nordeclair.fr

N'était-il pas temps pour vous de revenir au roman ?


>> J'aurais attendu un peu plus et je risquais d'être gâteux ou d'être mort. Donc le problème aurait été réglé. J'ai écrit un roman quand j'avais 21 ans (L'amour en vogue en 1959, ndlr). Depuis, je n'ai plus approché ce genre-là. J'ai lu des milliers de romans. Peut-être parce que j'étais impressionné par certains d'entre eux, je ne me voyais plus dans la peau d'un romancier. Je me suis aperçu que ce sujet de la « questionnite » qui m'amusait beaucoup, je ne pouvais le traiter que sous la forme d'un roman.

Aviez-vous ce livre en tête depuis longtemps ?
>> Une bonne dizaine d'années. J'ai essayé d'écrire un conte philosophique là-dessus mais j'ai arrêté en me disant que je faisais fausse route. Le vrai traitement, c'était le roman.

Le narrateur Adam Hitch, c'est vous ?
>> Oui et non. J'ai pris un plaisir extrême à mêler la mémoire et l'imagination, le réel et le virtuel. Mettre du faux dans le vrai et du vrai dans le faux a quelque chose de jubilatoire. Dans le livre, il y a d'autobiographique une sorte de moquerie de moi-même à travers le personnage d'Adam Hitch. C'est moi poussé au ridicule et à l'excès. Je suis quelqu'un qui, comme lui, a passé sa vie à poser des questions. Mais si j'avais simplement raconté mon rapport avec elles, cela n'aurait pas été très drôle.

Donc il fallait charger la barque...
>> Adam Hitch est absolument intolérable. D'ailleurs, il le sait lui-même. Mais il ne peut pas s'empêcher de poser des questions. Or dans un couple, il y a toujours un équilibre entre les questions et les réponses. Si l'un est un poseur frénétique de question - une sorte de Torquemada permanent - l'autre ne résiste pas.

N'est-ce pas, par exemple, le propre du jaloux ?
>> Complètement. Il produit des questions terribles.
Ce n'est plus de la curiosité, c'est de l'inquiétude. En général, ses questions sont d'autant plus angoissantes qu'elles n'ont pas de réponses. Le jaloux pose des questions parce qu'il veut savoir mais, en même temps, il redoute de savoir par peur d'apprendre la vérité. De toute façon, il sera malheureux.

Pourquoi avez-vous accepté cette interview si vous détestez apporter les réponses ?
>> C'est le piège dans lequel je me suis laissé enfermer. J'ai écrit un livre sur les questions et celles-ci me reviennent en boomerang. Si je ne voulais pas qu'on me pose des questions, il ne fallait pas que j'écrive ce livre (rires).

La réponse n'est-elle pas plus importante que la question ?
>> Absolument. D'ailleurs, les journalistes qui pensent le contraire devraient faire soigner leur ego.

Quelle est la force du point d'interrogation ?
>> C'est un signe de curiosité, de recherche, de volonté d'apprendre. Ce livre est un éloge du point d'interrogation.

Poser les questions, c'est aussi prendre le pouvoir ?
>> Au départ, c'est vous qui avez décidé de la première question de cet entretien. Donc je m'y plie. Après celui qui pose les questions prend aussi des risques parce que je peux refuser de vous répondre, vous mentir, me mettre en colère, craquer.

Durant votre carrière, quelle est la question avec laquelle vous avez pris le plus de risques ?
>> C'est difficile d'en sortir une du lot. Je ne suis pas un anthropologue donc quand j'interviewais Lévi-Strauss, c'était compliqué. Devant un personnage légendaire comme ça, on prend des risques. On a intérêt à ce que les questions ne soient pas bêtes. Le défi à relever est grand.

Êtes-vous déjà allé trop loin ou été trop indiscret ?
>> Avec Georges Simenon, oui. J'étais allé l'interviewer à Lausanne à propos du livre dans lequel il racontait en détail le suicide de sa fille Marie-Jo. Je lui avais demandé : « Qui raconte là ? Le père ou le commissaire Maigret ? » La question l'avait décontenancé et il avait essayé de fuir. Je suis revenu à la charge et j'ai reposé la question. Lorsque j'ai revu l'émission à sa mort, j'ai compris que j'avais été cruel envers lui. Je n'en ai pas dormi de la nuit.

Quelle est votre question qui a créé l'événement ?
>> Lors d'un entretien avec Soljenitsyne, en 1983, aux États-Unis. Dernière question de l'entretien et je lui demande : « Est-ce que vous espérez un jour rentrer dans votre pays ? ». Il répond : « Oui, j'en ai la profonde conviction ». Six ans avant la chute du mur de Berlin, personne ne peut imaginer ça. Je me rappelle des commentaires qui disaient : « Le pauvre vieux, il prend ses désirs pour des réalités ». L'Histoire lui a pourtant donné raison.

Les questions ne changent-elles pas en fonction de l'évolution de la société ?
>> Par rapport aux générations précédentes, les enfants ont aujourd'hui les réponses avant de poser les questions. Sur la pornographie, ils savent déjà tout. J'ai fait un tweet récemment pour dire : « Dans ma génération, on ne connaissait pas plus, à 14 ans, le sens du mot pornographie que du mot sémiologie ». C'est un monde complètement différent. On ne pouvait pas non plus poser des questions à nos parents sur leur sexualité.

Vous tweetez, vous ?
>> Bien sûr. J'ai même dit que tout élève des écoles de journalisme devrait tweeter parce que c'est idéal pour la concision.

Êtes-vous conscient que beaucoup regrettent aujourd'hui vos émissions telles qu'« Apostrophes » et « Bouillon de culture » ?
>> Cela correspond à un moment de la télévision et de la littérature. À l'époque, il n'y avait pas une cinquantaine chaînes mais seulement cinq. Il y avait davantage de grands écrivains comme Duras, Yourcenar.... C'était du lourd ! Aujourd'hui, il n'y a pas tout à fait le même calibre. Je pense aussi que l'oeil du téléspectateur a changé, il est moins attentif aux écrivains qu'aux sportifs ou aux politiques.

Avez-vous souffert de l'absence de réponse ?

>> J'ai toujours souffert de ça. Il y a toutes les questions existentielles et métaphysiques que vous vous posez : Dieu existe-t-il ? Y a-t-il une vie après la vie ?... Quand vous êtes jeune, vous les repoussez. Mais là, je suis arrivé à un âge où elles sont plus pressantes.

À quand vos Mémoires ?
>> Jamais. Je préfère parler de moi par des chemins de traverse, avec humour ou en donnant des références journalistiques ou littéraires. C'est mieux de jouer avec ses souvenirs et les mots.

Avez-vous menti au cours de cette interview ?
>> Non. En règle générale, je ne mens pas.

Quelle question auriez-vous aimé que je vous pose ?
>> Vous pointez ou vous tirez ? (rires)w « Oui, mais quelle est la question ? ». Éditions Nil. 271 pages. 19 E.

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