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Gilles Paris, les affres de la dépression

Gilles Paris est aussi l'auteur d'un premier roman intitulé «Papa et maman sont morts». Photo Jean-Philippe Baltel Gilles Paris est aussi l'auteur d'un premier roman intitulé «Papa et maman sont morts». Photo Jean-Philippe Baltel

Dans le sensible et remarquable « Au pays des kangourous », Gilles Paris s'est mis dans la peau d'un enfant de neuf ans relatant la dépression de son père. L'auteur, qui sera demain au Furet du Nord à Lille, a été confronté à cette maladie.




PATRICE DEMAILLY > patrice.demailly@nordeclair.fr
C'est un attaché de presse indépendant, redoutable, tenace, soucieux de perfection et respecté. Un bosseur acharné. Un homme de coulisses et de l'ombre. Qui voue un véritable amour à ses auteurs. Qui vit donc les succès et les échecs par procuration. Sa profession commande de laisser ses états d'âme au vestiaire et de faire grand cas de ceux des autres. Le voilà de l'autre côté de la barrière. La promotion, un exercice qu'il n'affectionne qu'à petite dose. « C'est le moment le moins intéressant mais aujourd'hui c'est inévitable pour que le livre existe. Je sais juste que je ne pourrais pas faire ça tous les ans ».


Souriant, attentif, affable, la voix chaude, Gilles Paris cultive la rareté. Trois romans à son actif. Un par décennie. Il prend comme exemple Jayne Anne Phillips, écrivaine dont il s'était occupé chez Plon. Avance la nécessité d'un désir, d'un temps de maturation nécessaire. « C'est le temps qu'il me faut pour vivre avec mes personnages, pour faire habiter l'histoire dans ma tête, la construire, la déconstruire, la reconstruire. Après, tout vient facilement pour l'écriture ». De lui, on avait notamment déjà goûté à une délicieuse Autobiographie d'une courgette en 2002. Bel accueil à la fois critique et public, adaptation à la télévision avec Daniel Russo.
Particularité de tous ces livres qui forment un lien ou plutôt une trilogie, celle d'utiliser des prénoms récurrents et d'embrasser la voix d'un enfant de neuf ans. « Quand j'avais douze ans, j'écrivais déjà des nouvelles dans la peau d'un garçon de neuf ans. Cela me donnait de la distance » . Compliqué pour lui d'écrire un roman « comme un adulte ». Une seule tentative. Vaine. Refus de trente éditeurs. Pas question de recommencer.

Des personnages secondaires truculents
Il fallait une certaine distance temporaire pour s'atteler à cette fable moderne. Parce qu'elle fait écho à son expérience intime.
Parce qu'elle a nécessité un gros travail d'enquête. Parce que Gilles Paris a surtout tâtonné pour trouver l'angle adéquat. Tentation d'abord d'un récit personnel. Trop casse-gueule. Finalement, ce sera la dépression d'un père vu par les yeux d'un enfant. « Parler de la dépression avec de l'humour me semblait la chose la plus antinomique. C'est un état qui n'a rien de marrant. J'espère avoir gagné mon pari de faire sourire les gens ».
Le livre ne manque pas d'épaisseur. Simon vit avec son père écrivain à Paris. Sa mère, obnubilée par sa carrière professionnelle, est absente. Incapable d'embrasser son enfant, elle fait des affaires en Australie. Le papa poule sombre dans la dépression. Le fils perd ses repères. Un enfant unique, « sage, curieux et rêveur », qui s'invente un monde à lui et s'en remet à une enfant autiste aux yeux violet. Inutile de trop en dire, ce serait sacrilège. La première phrase éveille une drôle de curiosité (« Ce matin, j'ai trouvé papa dans le lave-vaisselle »). Les personnages secondaires sont truculents. Impossible de résister à Lola, mamie aimante, fantasque et tellement vivante. « Elle est complètement inspirée de ma grand-mère. J'adorais aller chez elle, elle faisait avec ses copines des séances de spiritisme ».

Des années noires
Il y a une réelle poésie et un imaginaire enchanteurs dans Au pays des kangourous. Une musicalité aussi. « J'ai besoin de chansons quand j'écris. J'ai toujours le sentiment que la musique donne du rythme à mes phrases ».
Comment ressouder les neurones quand le mal-être devient votre pire cauchemar ? Gilles Paris a basculé dans la dépression. Naufrage intérieur.
Aucune propension au déballage chez cet homme de 52 ans mais une sincérité directe dans sa manière de raconter ses années noires. Sujet tabou, bien sûr.
« Dans notre société moderne, on a toujours une pression constante dans le travail ou le quotidien. Quel que soit l'événement, il y a toujours quelqu'un au-dessus de vous pour vous appuyer sur les deux épaules à la fois. On est quand même le pays le plus consommateur d'antidépresseurs en Europe ». Cela ne prévient pas, ça arrive, ça vient de loin. Souvent des blessures qui remontent à l'enfance ou à l'adolescence. Enfouies, elles ressurgissent sans crier gare. « Il faut savoir parler des choses dures à ses proches. Moi, j'avais tout enterré au fond de moi » .
Gilles Paris n'est ni bipolaire, ni maniaco-dépressif. Chez lui, juste une tendance dépressive. Huit ans qu'il n'a pas rechuté. Ce qui ne l'empêche pas de vivre avec une épée Damoclès au-dessus de lui. « J'ai une fragilité, je dois faire attention à moi ». À plusieurs reprises par le passé, des gestes de profond désespoir dont un qui a failli être fatal. « Mon coeur s'est arrêté de battre. Je suis mort quelques secondes » . Il est interné en hôpital psychiatrique. Hagard, bourré de médicaments et anéanti. Il écrit : « L'eau est un élément important pour la guérison de la dépression ». Expérience autobiographique. Il ajoute : « Je me sentais à chaque fois un peu mieux après être allé nager à la piscine de Montpellier ».
Il a remonté la pente. Envisagé l'avenir. Mot qui n'avait plus eu de sens pendant deux longues années. Au quotidien, il continue de prendre du lithium, un égalisateur d'humeur. « Au début, j'ai refusé. Un médecin de Sainte-Anne a fini par me faire comprendre qu'on pouvait être bien portant et prendre des médicaments ». Gilles Paris a également conscience que c'est un enfer pour l'entourage. Mais un ange gardien, son compagnon Laurent, ne l'a pas lâché dans sa détresse. « Je lui dois tout. Il est resté alors qu'il y avait de quoi foutre le camp. Beaucoup seraient partis ».
Pas lui. L'amour pour bouée de sauvetage.w « Au pays des kangourous ». Éditions Don Quichotte. 248 pages. 18 E.
Gilles Paris sera présent pour une rencontre et une séance de dédicaces ce vendredi 10 février à 17 h au Furet du Nord à Lille.


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