France

Philippe Besson, l'alchimiste de l'intime

Publié le 07/01/2012 à 00h00

Récits croisés à Los Angeles de deux destins à la dérive le jour de l'élection d'Obama, « Une bonne raison de se tuer » déchire l'âme. Et toujours la finesse, la subtilité et le style saisissant de Philippe Besson. Une pure merveille.

Philippe Besson, l'alchimiste de l'intime
Récits croisés à Los Angeles de deux destins à la dérive le jour de l'élection d'Obama, « Une bonne raison de se tuer » déchire l'âme. Et toujours la finesse, la subtilité et le style saisissant de Philippe Besson. Une pure merveille.


PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICE DEMAILLY > patrice.demailly@nordeclair.fr

Avez-vous conscience que le titre de votre roman peut initialement effrayer ?


>> Je le savais en le choisissant.
Mais j'ai été tellement hanté et ému par la phrase de Cesare Pavese qui écrit dans son Journal en 1938 : « Une bonne raison de se tuer ne manque jamais à personne ». Je voulais donc absolument retenir ce titre-là même s'il peut paraître choquant ou troublant. De temps en temps, il faut savoir prendre des risques et être radical. Je crois que ce livre est avant tout émouvant. J'ai cherché à ce qu'il n'y ait pas de pathos mais une espèce de vérité intime qui se révèle.

L'autre point de départ de ce livre n'est-il pas « Une journée particulière », le film d'Ettore Scola ?
>> Il a compté beaucoup dans la construction de ce livre. Parce que je voulais montrer deux êtres qui se tiennent à l'écart du mouvement du monde. Dans le film, c'était Marcello Mastroianni et Sophia Loren qui restaient en dehors de cet événement considérable, en l'occurrence la rencontre entre Hitler et Mussolini à Rome. Là, je voulais, le jour de l'élection d'Obama, montrer, malgré l'effervescence et la fièvre qui règnent dans le pays, qu'il y a des gens que cela ne concerne pas du tout et qui sont enfermés dans leur chagrin personnel.

Avez-vous été marqué à ce point par l'élection d'Obama ?
>> C'est une espèce d'audace folle de décider d'élire un homme noir, jeune, démocrate à la tête des États-Unis après huit ans de conservatisme de George Bush. Quelles sont les démocraties qui ont eu cette audace ?
Les Américains, qui peuvent parfois nous agacer, sont les premiers à nous surprendre. Il y a eu là un élan démocratique comme jamais. Contrairement à ce qu'on croit, c'est un pays qui vote très peu.

Laura Parker se lève ce 4 novembre 2008 avec l'idée de mettre fin à ses jours et Samuel Jones pour enterrer son fils Paul. Deux trajectoires opposées ?
>> Exactement. Ce sont des trajectoires et des destins croisés. D'un côté, on a une femme qui se lève en se disant qu'elle va avancer calmement, méthodiquement vers la mort choisie. De l'autre côté, un homme qui se lève ce matin-là en se disant qu'il doit rester obstinément du côté de la vie. Laura ne sait plus où est sa place dans cette société-là. Elle est dans une sorte d'abandon, elle a été expulsée du rêve américain. Samuel a vécu dans l'insouciance, l'irresponsabilité pendant des années. Et tout d'un coup, il a été ramené à la réalité par la mort de son fils et tente de continuer à rester debout. Lui est dans un processus de résilience, elle de résignation. Ces deux êtres vont se croiser.

Concernant Laura, vous écrivez : « Elle est la silhouette qui s'évapore au coin de la rue »...

>> Elle a été heureuse en étant épouse et mère. Puis un jour, on lui dit qu'elle n'est plus épouse parce que son mari a décidé de la quitter, ni mère puisque ses enfants sont trop grands. Ces deux rôles pour lesquelles elle était faite sont terminés. Donc elle est dans un processus de dissolution et de disparition.

Peut-on dire qu'à l'instar de Laura vous êtes très soucieux des détails ?
>> C'est ce qui permet de raccrocher au réel avec des gestes quotidiens, triviaux, mécaniques. Les détails disent aussi l'essentiel. Ce sont eux qui nous trahissent le plus, qui disent le plus justement ce que nous sommes dans l'intimité. C'est pour cela que je voulais faire avant tout un livre sur les détails. Il fallait du coup que l'écriture soit précise, chirurgicale.

Vous jouez avec les nerfs du lecteur. Délibéré ?
>> Je voulais que le livre soit traversé par une tension, un suspense, que le lecteur se pose les questions : « À quel moment et comment vont-ils se rencontrer ? Vont-ils être sauvés ? »
Situer l'action à Los Angeles n'est pas anodin...
>> Ce sont des êtres qui marchent sur une faille . Comme la Californie. On sait tous qu'un jour la faille s'ouvrira et qu'une partie de la Californie sera engloutie. C'est ça, Laura et Samuel. Laura se laisse avaler, Samuel se bat pour sauver sa peau.

Tous deux doivent faire face à la douleur de la perte et de l'absence...
>> Samuel est confronté à deux choses terribles. L'une irréparable puisque son fils est mort. L'autre inintelligible puisque le suicide de Paul est inexpliqué. Quant à Laura, elle est confrontée à une sorte de déliquescence, de perte de substance.

L'écrivain du Joey's Café, c'est vous ?
>> Absolument. C'est la première fois que j'ose une mise en abîme dans un de mes livres. La raison est simple : le livre, je l'ai vraiment écrit pour une large part dans le café où travaille Laura. Celui-ci existe vraiment et c'est son nom. Il est exactement comme il est décrit dans le roman. C'est un élément de réel total.

Un écrivain qui trouve Paris « abrasif ». Doit-on en déduire que vous préférez Los Angeles ?
>> À Paris, il y a urgence alors que Los Angeles est tranquille. Ce n'est pas une ville hystérique, c'est surtout une ville de ciel bleu, de douceur, horizontale. Il est vrai que je me sens extrêmement bien à Los Angeles, il y a une forme de plénitude que j'avais perdue depuis longtemps. Et je pense que cela explique ce livre-là. Je n'aurais pas pu l'écrire ailleurs qu'à Los Angeles et - même si l'expression est galvaudée et excessive - autrement qu'en me trouvant dans cette forme d'état de grâce.

Avez-vous déjà pensé au suicide ?
>> Je n'ai jamais été traversé par cette tentation-là. J'ai toujours été du côté de la vie. Ce qui ne m'empêche pas de m'interroger sur ceux qui franchissent le pas. C'est là au fond où on se reconnaît à écrire : quand on cherche à percer un mystère, quand on cherche à comprendre ce qu'on ne ferait pas soi-même.

Peut-on dire que votre écriture est ici plus que jamais cinématographique ?
>> Elle est volontairement assez cinématographique, découpée comme un séquencier ou un scénario relativement visuel et avec une attention portée aux personnages secondaires.
J'imagine que c'est aussi parce que je me suis mis à écrire des films que cela a modifié légèrement ma façon d'écrire des romans.

Vous travaillez régulièrement avec Josée Dayan pour la télévision. Une collaboration fructueuse ?
>> On a fait cinq films ensemble. Le prochain Nos retrouvailles avec Fanny Ardant et Charles Berling passe le 18 janvier sur France 2. Avec Josée, on a un mode de fonctionnement assez complémentaire. On aime tous les deux une forme de rapidité. C'est quelqu'un qui respecte aussi beaucoup la liberté de ses scénaristes.w « Une bonne raison de se tuer ». Éditions Julliard. 321 pages. 19 E.
Philippe Besson sera présent le 7 février à 17 h 30 au Forum de la Fnac à Lille.

Nord Éclair