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ÉLISABETH GUIGOU

« Bâtir une communauté euro-méditerranéenne »

«Pourquoi ne pas étendre Erasmus aux pays du sud de la Méditerranée?» «Pourquoi ne pas étendre Erasmus aux pays du sud de la Méditerranée?»

Europe de la justice, union avec la Méditerranée... Élisabeth Guigou fait une série de propositions concrètes qu'elle développera aujourd'hui à Lille.




Vous parlez beaucoup de justice dans votre livre. Quels sont les grands chantiers qui restent à faire avancer au niveau européen ?
>> On devrait avoir un objectif, c'est de faire aboutir dans le plus grand nombre de domaines possibles le principe de reconnaissance mutuelle. Les divorces de couples bi-nationaux, par exemple entre Français et Allemands, ont provoqué des drames affreux : en général, les tribunaux français accordaient la garde au parent français et les tribunaux allemands au parent allemand. On s'est alors retrouvé dans des situations inextricables où l'un des parents allait jusqu'à enlever les enfants. Nous avons pris l'initiative, au sommet de Tempere en 1999, de dire qu'il fallait que le jugement rendu par un tribunal français soit reconnu par le tribunal allemand et inversement. Et dans le cas des divorces, est compétent le tribunal du pays où le couple résidait avant de se séparer. C'est aussi sur ce principe de reconnaissance mutuelle qu'on a fondé le mandat d'arrêt européen.


Avec le principe de reconnaissance mutuelle, nous n'avons pas besoin d'avoir un tribunal européen qui va traiter de tous les litiges. Nous gardons un système décentralisé et nous faisons en sorte que l'harmonisation du droit au niveau européen aille aussi loin qu'on peut. Mais quand le droit est différent, par la reconnaissance mutuelle des jugements, il faut qu'un jugement rendu à Paris soit aussi bien appliqué à Berlin qu'il l'est à Avignon ou à Lille.
Et ce qui vaut pour les couples qui se séparent vaut aussi en matière commerciale.

Dans votre livre, vous regrettez que les jeunes d'Afrique du Nord qui veulent faire des études en Europe aient du mal à obtenir des visas. Plus globalement, quels seraient les avantages à vos yeux de créer une Union pour la Méditerranée ?
>> L'Union pour la Méditerranée en tant qu'initiative politique est vraiment en panne. Elle a souffert d'un lancement raté qui voulait exclure les pays du Nord de l'Europe. Ce qui est absurde parce que pour moi l'Afrique cela doit intéresser toute l'Union européenne. Ensuite, elle butte sur le conflit majeur du Proche-Orient qui empêche les dirigeants du Sud de se retrouver tous autour d'une table. Et elle butte également sur le conflit au Sahara occidental entre le Maroc et l'Algérie.
Donc, il faut mettre entre parenthèses cette initiative politique-là tout en gardant l'idée qui est, à mes yeux, excellente. J'avais d'ailleurs proposé dès 2004 une communauté euro-méditerranéenne. Il ne s'agit bien évidemment pas d'intégrer ces pays dans l'Union européenne. Mais d'encourager le rapprochement en développant des projets concrets dans des domaines bien identifiés : l'énergie, les ressources en eau, la sécurité alimentaire, les grandes infrastructures de communication, les énergies renouvelables et les migrations de population. J'ai la conviction qu'on ne maîtrisera pas ces migrations de population si on ne coopère pas activement avec les pays du Sud pour créer des emplois là-bas.

Vous pensez qu'il y a une chance à saisir, particulièrement en ce moment ?
>> On se trouve dans une période historique. Et il y a des complémentarités évidentes : les ressources énergétiques sont au sud, en particulier pour l'énergie solaire mais aussi pour le gaz et le savoir-faire, et les technologies sont au nord. Au sud, on a une population jeune qui a besoin de débouchés alors qu'au nord on a une population vieillissante. On a au nord une agriculture qui a besoin de se renouveler et au sud des besoins alimentaires qui font qu'ils importent...
Depuis plusieurs années déjà, je voyais bien avec mes contacts, avec mes amis dans ces pays, qu'il y avait une aspiration à avoir une vie plus normale, à avoir accès à la même éducation et aux mêmes droits que nous. C'est cela qui a éclaté lors de la révolution tunisienne et qui s'est poursuivi. Je trouve que l'UE a été très muette, malheureusement, même si elle essaie de se rattraper maintenant en mettant sur la table des propositions qui restent, hélas, un peu réduites et qui ne répondent pas, par exemple, à l'effondrement du tourisme. On ne peut pas se contenter de dire à ces pays que nous allons faire des échanges économiques avec eux. Il faut leur dire : « Nous voulons vraiment bâtir une communauté avec vous » et faire en sorte qu'il puisse y avoir une mobilité des populations. Une mobilité organisée, parce qu'il est vrai que l'immigration clandestine crée une foule de problèmes et de tragédies. Mais il n'y a pas de solution dans une Europe forteresse. D'ailleurs, la forteresse ne tient pas. Je crois que nous avons trop tardé à avoir cette vision dynamique des choses. Je suis navrée lorsque je vois des étudiants marocains, algériens ou tunisiens aller faire leurs études en Inde, en Chine ou aux États-Unis parce qu'on ne leur accorde pas de visas en Europe. Et pour nous, c'est une perte extraordinaire de richesses potentielles.

Développer les relations au sud de la Méditerranée, ce serait aussi un facteur d'intégration de ces jeunes en Europe ?
>> Ce serait un facteur d'intégration, de fierté et d'utilisation très positive de cette culture dont ils ont hérité, de la langue qu'ils parlent... Et je pense qu'à tous égards nos sociétés en bénéficieraient. Tout ceci demande à être construit de façon prudente, habile, progressive, bien entendu. Mais je crois vraiment qu'Erasmus et la communauté de l'énergie, on pourrait très bien imaginer de les étendre aux pays du sud de la Méditerranée.

Ce projet s'inscrit aussi dans votre histoire personnelle...
>> Je suis française née au Maroc et c'est vrai que cela m'a marquée. Quand j'étais enfant au Maroc, on utilisait le mot Européens pour tous ceux qui n'étaient pas Marocains. Je me sens marocaine de coeur si ce n'est de nationalité, française bien évidemment de coeur et de nationalité, et européenne. J'ai toujours considéré que les appartenances pouvaient s'additionner et n'avaient pas à s'exclure. Je suis particulièrement attachée à mon pays de naissance. Dans l'Histoire, les deux rives de la Méditerranée ont été très proches, notamment par la culture. Nous avons maintenant l'occasion tout à fait historique que cela redevienne le cas.w « Pour une Europe juste », Élisabeth Guigou, Cherche midi, 185 pages, 14 E


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