Que pensez-vous de l'action en dessaisissement introduite par votre confrère, Me Eric Dupond-Moretti?
Frank Berton : Je ne suis pas particulièrement favorable au dessaisissement des juges lillois, car cela reviendrait à ralentir l'instruction au moment où elle se rapproche de la sphère politique. Et à mon avis la délocalisation n'aura pas lieu. J'ai été un des premiers à défendre leur travail quand le parquet général avait voulu dépayser en octobre. Les juges instruisent cette affaire avec difficulté, mais à mon sens, le dossier doit rester en intégralité à Lille. L'histoire de la caricature de DSK dans le bureau des juges, ce n'est pas très adroit, mais cela ne mérite pas de délocaliser l'affaire. Pour autant, Eric Dupond-Moretti n'a pas tort sur certains points.
Lesquels?
F.B. : Quand il dit qu'il est scandaleux qu'on apprenne certaines dépositions dans la presse, qui ne sont pas au dossier, par exemple. Depuis deux mois, il n'y a aucun retour dans la procédure! L'audition de M. Alderweireld, celle de Jade, celle de la plupart des escorts interrogées dans ce dossier, on ne les a pas au dossier. Je découvre plus de procès-verbaux dans la presse que dans le dossier d'instruction. Idem pour cette déposition dont a fait état le Point le 11 janvier (cf l'article en lien) sur son site web. Le journaliste rapporte la déposition d'une certaine Anne-Marie S, qui décrit ni plus ni moins qu'une scène de viol commis par DSK, avec d'autres protagonistes du dossier qui lui tiennent les mains ou qui regardent faire! Ces informations n'ont pas été démenties, alors moi, je me pose cette question : comment se fait-il qu'on n'ait pas une déposition aussi essentielle? C'est inadmissible. Cela me pose un gros problème, car nous n'avons pas de moyen de vérifier si cette déposition existe ou pas. Si cette déposition existe, je veux la lire. Me Dupond-Moretti a raison, il faut verser tous les PV au dossier.
Cette pratique consistant pour les juges à ne pas mettre au dossier certains PV, est-ce courant?
F.B. : C'est courant, en effet, mais c'est une pratique déloyale. Il faut une transparence totale, et une égalité des moyens entre les juges et les avocats. Mon client a le droit d'avoir accès à la procédure. Tout cela nous laisse supposer qu'il reste beaucoup de zones d'ombres dans cette affaire, des éléments dont nous n'avons pas encore connaissance. Et le pire, c'est qu'il y a donc plein de fuites sur des éléments qui ne sont même pas au dossier. Qu'on n'accuse donc pas les avocats d'être les auteurs de ces fuites, c'est ridicule.
Dans ces conditions, pourquoi n'êtes-vous pas favorable à ce dépaysement?
F.B. : Parce que malheureusement, cette stratégie est courante et que ce n'est pas en allant à Paris ou Bordeaux qu'on aura un système différent...