FLORENCE TRAULLÉ > florence.traulle@nordeclair.fr
Il est tellement pris par son sujet qu'il en a oublié de proposer un rafraîchissement. Bernard Top se fait remonter les bretelles par sa femme. Il est confus. Installé sur la table de la cuisine dans sa maison de Lys-lez-Lannoy, l'enseignant à la retraite a sorti quelques munitions. Des photocopies de documents, des photos imprimées, des articles de journaux et puis ses propres livres aussi. Car Bernard Top écrit. Longtemps, il n'a eu de mots que pour la guerre d'Algérie et le 6e régiment de cuirassiers dans lequel il a servi. « J'ai commencé par un bouquin modeste, qui racontait mon parcours en Algérie. Comme beaucoup l'ont fait ».
Ça ne lui a pas suffi. Il s'est pris de passion pour l'histoire de son régiment, nourrie des témoignages « envoyés par les copains ».
En 2009, il récidive. Algérie, terre de souffrances est le dernier volume de sa trilogie. Un recueil de témoignages qui ne se contente pas d'évoquer les seules années de la guerre d'Algérie et remonte à la fin du 19e siècle. « J'ai voulu raconter des événements historiques d'avant 1954 qui vont entraîner ce que j'appelle la révolte des gueux ». Révolte qui allait déclencher l'opération dite de pacification en Algérie. En fait, une guerre coloniale dans laquelle, entre 1954 et 1962, plus de deux millions et demi de jeunes Français vont être projetés.
Depuis, Bernard Top est passé autre chose. Il écrit désormais des livres pour adolescents. Un trait tiré sur l'Algérie ? Pas vraiment. À l'étage, une pièce déborde de livres qui tournent tous autour du même sujet. Il n'en a descendu dans la cuisine que quelques-uns. « Cette histoire me passionne » , avoue celui qui était un jeune Roubaisien quand il a été appelé sous les drapeaux. Bernard Top s'est retrouvé à organiser le recensement des populations, basé à la mairie de Tebessa au nord de l'Algérie, pas très loin de la frontière tunisienne, pour préparer le référendum de 1958. « Tout le monde pensait que les Algériens allaient pouvoir sortir de leur condition » assure-t-il, citant pour exemple le « plan de Constantine », avec lequel le général de Gaulle avait décidé de lourds d'investissements en Algérie, notamment dans la construction de logements, pour sortir les populations dites « indigènes » de leur misère endémique.
Le terreau de la révolte
Cette misère, elle explose à la figure de Bernard Top quand il débarque en Algérie. « Quand on arrivait au bled, on se demandait vraiment comment, à notre époque, des gens pouvaient vivre comme cela ». Beaucoup d'appelés en Algérie, dès lors qu'ils ne restaient pas à Alger ou dans les autres grandes villes très européennes comme Oran ou Constantine, ont eu le même choc. Beaucoup y ont perçu le terreau de la révolte qui allait mener à la guerre, puis à l'indépendance.
Parce qu'il fallait « pacifier » mais aussi tenter de gagner les populations à la cause de l'Algérie française, ils seront nombreux ces appelés qui vont se retrouver à faire l'école à des gamins algériens. À soigner dans des dispensaires. À construire aussi. Une politique dénoncée par les anticolonialistes pour qui la France utilisait ces jeunes du contingent comme alibis au moment où d'autres soldats se livraient au pire. Parler de la torture en Algérie, c'est immédiatement faire réagir Bernard Top. « Je ne nie pas que ça ait existé mais ça dépendait vraiment beaucoup du comportement des officiers. Des secteurs aussi ».
Que l'on mette tous les appelés en Algérie dans le même sac hérisse l'ancien soldat du contingent. Dans son dernier livre, il en parle avec une émotion palpable. Il a tenu à faire entendre la voix de « ceux qui subirent la guerre sans jamais perdre leur âme ». Que des militaires français aient torturé, violé, profané des corps, Bernard Top le sait. Que des officiers, pour beaucoup héros de la libération de la France en 1945, aient couvert ou ordonné de tels crimes contre l'humanité, il le constate. « Les anciens appelés qui ont témoigné pour ce livre n'ont rien contre le fait qu'il faille parler de ces rustres qui ont déshonoré l'armée française et la France. Ils souhaitent même que l'histoire les juge » . Mais « ils dénoncent tous ces reportages à la télévision, tous ces écrits, ces façons de faire voir les choses avec plus ou moins de sincérité, qui ne peuvent qu'éloigner la réconciliation tant souhaitée entre la France et l'Algérie. Si l'on veut expliquer cette guerre, il faut tout dire ! ». Ne pas éluder les massacres entre Algériens du FLN et ceux du MNA de Messali Hadj. Les populations terrorisées pour les obliger à choisir leur camp. Le massacre des harkis et de leurs familles. Les corps de jeunes soldats français exposés en de macabres mises en scène.
C'était une guerre. Elle était sale, comme toujours. Mais Bernard Top n'accepte pas que l'on salisse la mémoire de tous ceux qui n'avaient rien demandé et ont brûlé une partie de leur jeunesse là-bas. L'Algérie qu'il raconte est celle de beaucoup d'appelés. Autant d'hommes, autant d'histoires. Et de quoi écrire encore bien des livres. On ne jurerait pas qu'il ne s'y remette pas un jour.w Pour commander un des livres de Bernard Top, lui écrire 101 rue du Progrès, 59390 Lys-lez-Lannoy.