GAËLLE CARON > gaelle.caron@nordeclair.fr
« Je marche. Je suis un fantassin et je marche. » Ainsi débute le court-métrage projeté avant chaque visite guidée de la Caverne du Dragon, l'ancienne carrière de pierres transformée en cantonnement durant la Première Guerre mondiale et en musée en 1999.
Les images, agrémentées de lettres de Poilus en fond sonore, résument l'histoire de ce plateau étroit qui lie les vallées de l'Aisne et de l'Ailette, cette ligne de crête de 30 kilomètres de long, cette position stratégique surplombant la plaine 200 mètres plus bas : le Chemin des Dames.
La légende veut que ce nom romantique fasse référence aux filles de Louis XV, qui en avaient fait une route carrossable pour se rendre à leur château de La Bove. Mais entre 1914 et 1918, l'endroit, dans ce département « où tu te morfonds et te gèles », selon le récit d'un soldat, n'eut vraiment de romantique que le nom... Pour ses victimes, il fut même l'enfer sur terre. S'il n'existe pas de bilan officiel, les historiens font état de plus d'un million de morts français et allemands en quatre ans, dont un quart environ lors de la bataille du 16 avril 1917, menée sous les ordres incongrus du général Nivelle, surnommé depuis le boucher du Chemin des Dames (lire l'encadré ci-contre).
Mais contre toute attente, cet épisode le plus meurtrier de la Première Guerre mondiale ne joue pas à armes égales dans la mémoire collective avec les batailles de Verdun ou de la Somme. « Cela a tendance à évoluer, constate Laurette, jeune guide de la Caverne du Dragon, mais les combats d'ici ont longtemps été volontairement oubliés en France car il n'était pas concevable de commémorer ou d'évoquer une défaite. La vocation du musée est justement de ne pas oublier tous les hommes qui sont tombés sur ce territoire. » Dans l'enceinte de la grotte, la creute comme disent les Picards, à 14 mètres sous terre, « le quadrillage lumineux au sol symbolise les champs du Chemin des Dames et les tiges qui émergent du sol surmontées d'une chandelle symbolisent les âmes de tous les combattants, quelle que soit leur nationalité ».
On a beau être en plein été, il fait à peine 12°C au creux de l'ancienne carrière et l'humidité finit par glacer les visiteurs. Alors il faut s'imaginer en hiver 1917, avec le froid piquant mais surtout les rats, les poux, les cris des blessés amputés sans anesthésie et l'odeur pestilentielle de la gangrène, des cadavres, des excréments et de plusieurs régiments d'hommes qui n'ont pas vu un savon depuis des lustres. Tout de suite on a déjà moins froid...
La Caverne du Dragon, uniquement accessible avec un guide, n'a en fait pas grand-chose d'un musée au sens classique du terme. « Accessible uniquement avec un guide pour des questions de sécurité, elle ne renferme en outre que très peu d'objets d'époque car les conditions de conservation sont très difficiles », souligne Fanny Marlot, chargée de communication du deuxième musée de l'Aisne (45 000 visiteurs/an) derrière le Familistère de Guise. La scénographie, quant à elle, est à la fois moderne et minimaliste. Bref, La Caverne du Dragon est un site historique qui se raconte et se ressent plus qu'elle ne s'expose. Il en va ainsi de l'ensemble du Chemin des Dames, une succession de monuments et de champs de bataille, dont le plus tristement célèbre village de Craonne. Littéralement rasé de la carte, il a été transformé en arboretum et reconstruit à l'identique quelques kilomètres plus loin au beau milieu d'un paysage saisissant, façonné par les obus. « Entre 45 et 50 tonnes de munitions sont retrouvées chaque année dans cette partie de l'Aisne et les experts pensent qu'il faudra encore 700 ans pour qu'elle soit entièrement déminée », précise Laurette. Éloquent.w