CÉLINE DEBETTE > celine.debette@nordeclair.fr
Inutile de commander une mousse à L'Autre Estaminet. Dans ce café de Lens, on a troqué la pompe à bière contre une centrifugeuse.
« Nous ne servons aucune boisson alcoolisée mais des jus de fruits et de légumes frais que nous faisons sur place et auxquels nous n'ajoutons aucun sucre ni exhausteur de goût », explique Emmanuel Kessely. Originaire d'Alsace, cet infirmier de profession est régulièrement confronté aux problèmes d'alcoolisme, de mauvaise hygiène alimentaire et de taux de suicide élevé depuis qu'il travaille dans le bassin lensois. « Avec un groupe d'amis, nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire et proposer pour remédier à cela sans stigmatiser les gens ni nous substituer aux structures de soins. » C'est ainsi qu'est née, en janvier 2009, l'association Le Lien qui s'est donc lancée dans la création de L'Autre Estaminet. Un nom loin d'être choisi par hasard puisqu'il « fait référence à ce lieu de convivialité propre à la région où on venait jouer, manger, boire et refaire le monde » tout en « marquant sa différence par la carte qu'on propose ». Le mot d'ordre : la qualité et l'authenticité. Du chocolat au thé en passant par les sirops, « ce ne sont que des produits d'exception ». Sans oublier le café, le domaine d'Éric Dettwiller. Trésorier de l'association, il a une formation de barista (sommelier pour le café) et prend plaisir à faire goûter aux clients des grands crus du Guatemala, du Cameroun, du Rwanda, du Panama ou encore de République Dominicaine.
Jean-Marie, éboueur de 55 ans et voisin mitoyen de l'établissement, ne peut plus s'en passer. « Je viens pratiquement tous les jours boire mon expresso ou mon smoothie. Ça n'a rien à voir avec ce qu'on peut trouver dans le commerce. C'est un régal. » Outre la qualité des produits, le Lensois vient également pour l'ambiance. « Je suis considéré comme la mascotte, ici », sourit-il. Et ce n'est pas Emmanuel Kessely qui va le contredire. « Dès l'ouverture de l'établissement, en février dernier, il a amusé la galerie. » Des « consommacteurs » Jamal, lui, a beau ne connaître l'endroit que depuis deux semaines, il y a déjà ses habitudes. Dès qu'il franchit le seuil, il se jette sur la guitare, mise à disposition de tous. « J'ai laissé la mienne au Maroc et ça me manque terriblement du coup, je suis heureux de pouvoir en jouer » , confie le jeune homme qui a quitté sa terre natale il y a un an et demi pour s'installer à Grenay. Un déracinement auquel il a encore du mal à se faire. « Ici, c'est mon refuge spirituel. Je ne m'y suis jamais senti comme un étranger, j'ai rencontré des gens hyper gentils et très ouverts. » À l'instar d'Éric. À la recherche d'un emploi d'ébéniste depuis de nombreux mois, il est, lui aussi, un fidèle du lieu. « Ça m'évite de tourner en rond chez moi, témoigne-t-il. Et puis, ça me permet de perfectionner mon anglais. » Car le café, entièrement aménagé par les bénévoles et décoré avec beaucoup de goût par un artiste du coin, propose également tout un programme d'ateliers qu'ils soient artistiques comme la création de bijoux, récréatifs avec des soirées jeux anciens, préventifs ou solidaires, à l'instar de l'action menée, ces trois derniers jours, en faveur de l'Accueil 9 de coeur, structure ouverte aux victimes de violences conjugales. Autant d'occasions de recréer ce lien social « complètement dématérialisé par les nouveaux moyens de communication », déplore Emmanuel Kessely, qui se félicite d'autant plus de la diversité de sa clientèle. « On croise des mères de famille avec leurs enfants, des personnes seules, des médecins, des personnes en difficulté... Certains viennent pour discuter et échanger, d'autres pour bouquiner ou dessiner. Chacun s'approprie le lieu comme il le souhaite. Ici, les clients ne sont pas consommateurs, ils sont acteurs. »w