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Trafic présumé de Skenan : un procès lourd et complexe

Publié le 20/06/2012 à 00h00

Après de multiples renvois, le procès très attendu mettant en cause deux médecins, trois pharmaciens et quatre toxicomanes de Saint-Pol-sur-Ternoise s'est finalement tenu, hier, au tribunal correctionnel d'Arras. Une journée particulièrement longue et éprouvante.

Trafic présumé de Skenan : un procès lourd et complexe
Après de multiples renvois, le procès très attendu mettant en cause deux médecins, trois pharmaciens et quatre toxicomanes de Saint-Pol-sur-Ternoise s'est finalement tenu, hier, au tribunal correctionnel d'Arras. Une journée particulièrement longue et éprouvante.

« On m'a fait goûter ce produit, j'ai continué. » Voilà comment les toxicomanes, âgés de 22 à 35 ans, qui comparaissaient hier devant le tribunal correctionnel d'Arras, résument l'origine de leur addiction au Skenan, un puissant antalgique dérivé de la morphine et délivré en gélules. « Je le prenais en intraveineuse et jusqu'à 2 700 mg par jour. » Soit 45 fois les doses prescrites dans le cadre de la posologie initiale de ce médicament, dont la seule indication thérapeutique est la prise en charge de douleurs intenses, notamment d'origine cancéreuse. Sauf qu'une circulaire datant de 1996 autorise sa délivrance en tant que traitement de substitution à l'héroïne. Un document sur lequel se sont déchirés les avocats des parties civiles (la CPAM et le conseil de l'Ordre des pharmaciens) et ceux de la défense tout au long de l'audience. Car si les premiers affirment que la mise sur le marché de Subutex et de méthadone, destinés à ce même usage de substitution d'opiacés, a relégué la prescription du Skenan à titre exceptionnel et selon un encadrement strict, les autres s'étonnent que le Square soigne ses patients au Skenan depuis 2007.


« Je n'ai jamais pensé qu'ils
se shootaient avec le Skenan »

Car ce ne sont pas les responsables de ce centre d'addictologie lensois qui étaient assis sur le banc des accusés hier, mais deux médecins - un troisième, également mis en cause, est décédé - et trois pharmaciens de Saint-Pol-sur-Ternoise. Ces derniers sont, en effet, soupçonnés d'avoir prescrit et délivré du Skenan en grande quantité et sans respecter la stricte réglementation qui l'entoure (c'est-à-dire l'obligation d'un examen clinique systématique, la précision du dosage, de la posologie sur des ordonnances sécurisés) et facilité ainsi son trafic sur le territoire. « Je n'ai jamais imaginé qu'ils se shootaient avec, se défend un des généralistes. Et je ne savais pas que c'était aussi réglementé, j'étais novice en la matière. » Une ignorance que n'ont pas hésité à exploiter les toxicomanes - dont certains revendaient entre 3 et 5 euros la gélule et 100 euros la boîte - en dictant les doses à prescrire aux praticiens ou même en subtilisant des feuilles d'ordonnance vierges. Des manoeuvres que le second médecin aurait décelées - un peu tard ? - et auxquelles il déclare avoir mis fin en ne prescrivant plus de Skenan. Quant aux pharmaciens, il leur est reproché d'avoir délivré le fameux produit sur la présentation de ces ordonnances pourtant mal rédigées par les médecins. Ces derniers concèdent certaines erreurs commises par méconnaissance. « C'était pas mon domaine, 99 % des prescriptions que nous avons concernent des traitements traditionnels », affirme une gérante d'officine.


Une « accumulation d'incompétences », selon le procureur de la République, qui, considérant que le mobile de ce trafic n'est vraisemblablement pas l'appât du gain, pointe toutefois du doigt les conséquences des manquements des professionnels de la santé. « La société a payé la consommation de toxicomanes non pas pour qu'on les libère de cette addiction mais pour qu'on les enfonce », martèle-t-il.
170 000 euros de préjudice pour la CPAM Car la CPAM a porté plainte dans cette affaire dont elle estime le préjudice à 170 000 euros. Une aberration aux yeux de la défense et notamment de M e Robiquet, avocat des pharmaciens, estimant que la Sécurité sociale « était informée et consentante puisqu'elle a remboursé et payé ces produits en avance de frais sur accord des médecins prescripteurs ». Comme ses confrères de la défense, il plaide donc la relaxe de ses clients.

Le procureur a, quant à lui, requis, pour les deux généralistes, une peine de deux ans d'emprisonnement dont un avec sursis, assortie d'une amende de 30 000 euros chacun, l'interdiction définitive d'exercer, ainsi que la publication de la décision du tribunal dans les journaux spécialisés, tout comme pour les trois pharmaciens. Pour ces derniers, le parquet requiert 6 mois d'emprisonnement avec sursis, 10 000 euros d'amende et une interdiction d'exercer pour trois mois. Quant aux toxicomanes, 4 mois ferme, transformés en 4 mois de sursis avec obligation de soins pour la seule femme du groupe. La décision a été mise en délibéré au mardi 10 juillet.

Nord Éclair