On ne pourra pas l'accuser d'avoir pris quiconque en traître. Jusqu'au bout, François Hollande aura annoncé la couleur.
Et hier soir encore, à Lille, il a égrené les principales mesures qu'il compte prendre dès son élection s'il sort vainqueur des urnes le 6 mai au soir. Ce qu'il appelle « changer de logique ». Dès l'été, la réforme bancaire pour séparer les activités de dépôt et de crédit de la spéculation « au risque de ceux qui la décident, avec leur propre argent pas avec le nôtre ». Moduler les impôts sur les sociétés en fonction de leur taille. Il l'a déjà dit, l'allocation scolaire sera augmentée de 25 % mais, surtout, et ce qui enflamme la salle, la retraite à 60 ans tout de suite, pour ceux qui ont commencé à travailler très jeune et qui ont leurs années de cotisation. Succès garanti tant la mesure porte son poids de symbole.
À Lille, ville où il est souvent venu quand il était Premier secrétaire du PS, François Hollande a su jouer sur la fibre nordiste, en appelant aux héros anonymes du socialisme ouvrier, ces « hommes et ces femmes qui se sont engagés pour un autre monde », en se souvenant de ce que fut le « socialisme des beffrois », en invitant dans la salle Salengro, Léo Lagrange « mort au combat » et, bien sûr, comment ne pas l'invoquer ici, Pierre Mauroy « le premier Premier ministre de François Mitterrand, celui de l'alternance, du changement, de l'union de la gauche ». Ah, l'union de la gauche, sacré sujet au moment où Jean-Luc Mélenchon draine derrière lui ceux qui espèrent une gauche plus radicale aux commandes de la France demain... « Certains, je les entends, voudraient que la gauche se divise, de désunisse, se désarticule mais ils n'y parviendront pas, il n'y aura pas la gauche contre la gauche, la gauche des cortèges contre la gauche des ministères » . François Hollande, fidèle à son costume réformateur, veut « agir et pas seulement protester » même s'il faut se rassurer pour l'éventuelle suite en martelant qu'il n'y a « pas deux gauches, il y a une gauche qui veut gagner, qui veut gouverner ».
D'ici là, et parce que d'expérience, il sait qu'il faut toujours être prudent et qu'une élection n'est jamais bouclée avant l'heure, François Hollande a porté son « message de Lille », l'axe principal de son discours déroulé devant un Lille Grand Palais d'une capacité de 20 000 places dans la configuration d'hier soir et qui n'était pas tout à fait plein : « C'est le premier tour qui va emporter tout, le mouvement qui va se lancer, la conquête qui va s'annoncer ».
« Je ne varierai pas »
Sans revenir sur cette date maudite, le cauchemar des socialistes, François Hollande a fait allusion au 21 avril 2002, sans trop en rajouter mais tout de même. À quelques dizaines de mètres de lui, Lionel Jospin, présent dans la salle, est resté de marbre. « L'élection n'est pas jouée, gardez-vous de l'euphorie ! », a-t-il prévenu, opposant sa force tranquille à ce qu'il appelle la « rhétorique de la peur » de la droite. « La droite a peur, je la comprends, alors elle utilise la peur. Comme d'habitude, elle utilise l'étranger, pour diviser les Français. Et maintenant, c'est la peur de la spéculation » si la gauche l'emporte. On a aussi retrouvé le Hollande railleur, se souvenant de Giscard d'Estaing, en 1981, prédisant si Mitterrand gagnait que la France serait « la Pologne de l'occident ».
Jamais, comme à son habitude dans ses meetings pendant cette campagne, il n'a cité nommément Nicolas Sarkozy mais ses flèches ont crucifié son bilan , moqué les mesures jugées inacceptables hier mais reprises aujourd'hui (l'encadrement des loyers, le rôle de la Banque centrale européenne...). Favori du second tour selon les sondages, Hollande a beau jeu de souligner sa constance. « Je ne varierai pas pour les cinq derniers jours », moquant celui « qui fait des propositions en fonction des sondages (...) Je n'ai pas plié sous la pression des uns et des autres. Je n'ai pas cédé sous la polémique ».
Celui auquel pas grand monde ne croyait il y a un an, avant le séisme de New York qui allait rebattre les cartes socialistes, n'est peut-être plus très loin du but. Les adversaires d'hier, devenus les soutiens d'aujourd'hui, sont là. En terre nordiste, pour la dernière ligne « gauche », comme le veut la tradition. En 1981, elle avait porté chance à François Mitterrand.
Meeting d'Hollande à Lille Grand Palais par nordeclair