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Algérie : la deuxième génération face au silence de ses pères

Publié le 19/03/2012 à 00h00

On évoque souvent le silence des appelés qui ont combattu en Algérie mais pour de nombreux Français d'origine algérienne, la guerre de leurs pères est aussi restée muette. Ou presque.

Algérie : la deuxième génération face au silence de ses pères
On évoque souvent le silence des appelés qui ont combattu en Algérie mais pour de nombreux Français d'origine algérienne, la guerre de leurs pères est aussi restée muette. Ou presque.

Il a cinquante ans, l'âge des Accords d'Évian. Abderrahman a vécu dans le silence d'une histoire enfouie. Quelques bribes, attrapées à la volée, des bouts de conversation surprises entre son père et ses oncles quand il rentrait en Algérie pour les vacances. « Mais dès que je posais des questions, ils changeaient de conversation. À force, je me suis demandé ce qu'ils avaient bien pu faire ou vivre pour refuser d'en parler ». Abderrahman appartient aussi à cette génération à qui l'école française n'a rien appris à ce sujet. « En terminale, on a fini le programme sur la Seconde Guerre mondiale ». Alors, il a reconstitué l'histoire, « avec les outrances des deux côtés, les reconstructions après coup. Ce n'était pas évident ». En Algérie, il a découvert une histoire « glorifiée qui a gommé les aspects sombres pour mythifier les combattants de l'indépendance ». Et, en France, jusqu'à il y a peu de temps finalement « un déni de l'histoire, une gêne, une autre forme de réécriture ».


Pas de quoi satisfaire ce mathématicien qui regrette de ne pouvoir raccrocher l'histoire de sa propre famille à celle de ses deux pays. « Moi, j'ai grandi avec ce vide. Je voudrais autre chose pour mes enfants ».
Djamila parle de ce même silence. « Il n'y avait pas de mots là-dessus. Mes parents en parlaient de façon détournée. Comme pour cette tante dont on nous disait juste qu'elle avait mal au dos. » Et pour cause : elle a été tabassée par des militaires français et en a gardé des séquelles qui l'ont fait souffrir toute sa vie. Il y a aussi ce cousin, un peu fou. Il aurait été torturé, elle n'est pas sûre. Ceci expliquerait-il cela ? Djamila ne le saura jamais précisément.


Dans la cité où le père de Malika, une Hémoise de 48 ans, vivait alors en région parisienne, « des militants du FLN venaient, souvent la nuit. Ils réclamaient de l'argent pour soutenir la cause. Les hommes donnaient. Ils n'avaient pas trop le choix... Je ne suis pas sûre qu'ils avaient une grande conscience politique. Mon père était un travailleur immigré, venu d'un bled de l'Oranais en 1953. Il était analphabète ».
Samir, lui, en sait un peu plus mais pas tellement au fond. « Mon père collectait des fonds pour le FLN sur Roubaix-Tourcoing et a été dénoncé. Il a été arrêté dans l'usine où il travaillait. » Que s'est-il vraiment passé ? Samir sait seulement que son père a été jugé à Lille, qu'il a comparu le visage tuméfié et qu'il se souvenait du nom du policier qui l'a arrêté. « Mais tout cela est très diffus. On te donne des petits bouts, un puzzle que tu reconstitues ».


Son père lui a livré quelques anecdotes. Sa grève de la faim en prison, sa paillasse qu'il brûlait, sa libération et son retour vers l'Algérie après l'indépendance. Il est revenu en France quelques années plus tard. Sa mère lui a parlé des harkis, des règlements de compte après l'indépendance en Algérie mais, globalement, « la génération qui a 75-80 ans aujourd'hui en parle très peu. J'ai du mal à imaginer que mon père, un vieux monsieur aujourd'hui, a milité pour une cause ».


Sarah, 27 ans aujourd'hui, est aussi amputée de cette histoire. Sa mère avait 5 ans quand elle est arrivée en France. « La population de son village avait été déplacée par l'armée. Elle se souvient juste d'instants de vie, des militaires qui les déplaçaient de camp en camp, leur donnaient à manger. » Sans aller jusqu'à parler de « tabou », Sarah observe qu'il faut « leur tirer les vers du nez » . Son père, plus âgé à l'époque, est arrivé en France en 1967 : « J'en suis venue à me dire qu'ils avaient sans doute dû tellement souffrir qu'ils refusent d'en parler ». Une part de son histoire qui lui manque. Elle le regrette.


Pour Mehdi, l'universitaire, la transmission de l'histoire de cette guerre d'Algérie est surtout lacunaire sur l'après. « Le vrai tabou est là. Ce fut quand même la grande désillusion. Ils se sont battus pour un rêve et se sont retrouvés dans une situation pire qu'avant ». Il s'agace de « cette rhétorique qui glorifie en permanence le sang des martyrs, qui mythifie la victoire ». Pour lui, le travail de mémoire est à faire des deux côtés de l'histoire, des deux côtés de la Méditerranée. « On a besoin de se parler, il y a un vrai travail à faire sur nos doubles tabous ».

Nord Éclair