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MOUVEMENTS SOCIAL

« Un mouvement qui va des lycéens aux seniors, c'est rare »

« Un mouvement qui va des lycéens aux seniors, c'est rare » « Un mouvement qui va des lycéens aux seniors, c'est rare »

Pierre Mathiot est directeur de Sciences Po Lille. Pour lui, ce qui caractérise le mouvement social actuel, et qui le rend particulièrement difficile à analyser, est son caractère protéiforme. Et la fermeté affichée du gouvernement rend la situation encore plus indécise.



Comment analysez-vous le mouvement actuel ?
>> Au départ, on est dans un mouvement qui a une tournure classique avec des manifestations organisées par les organisations syndicales. Et puis, l'impression qu'on a, au fur et à mesure de la succession des manifestations et de leur relatif succès, c'est qu'on est en train de passer d'un mouvement classique à un mouvement protéiforme.
En quoi ?


>> Il y a un empilement des types d'actions : il y a toujours le recours classique à la manifestation, il y a les grèves reconductibles dans des secteurs à forte capacité de contraintes (comme les transports...) et puis, vient se greffer là-dessus l'émergence de pratiques plus radicales liées au mouvement lycéen.
Dans les fortes mobilisations par le passé, y avait-il aussi ce caractère protéiforme ?
>> En 1995, cela avait été, pour résumer, un mouvement des salariés qui avait réussi parce que les défenseurs des régimes spéciaux de retraite s'étaient mobilisés de façon extrêmement contraignante. Mais il n'y avait pas eu une mobilisation importante de la jeunesse. Donc on ne retrouve pas ce caractère protéiforme. En 2003, lors de la réforme Fillon, il n'y avait pas eu ça non plus. Pas plus qu'en 1993, lors de la réforme Balladur. On avait eu des mouvements beaucoup plus segmentés. Là, c'est un mouvement protéiforme qui touche des populations extrêmement diverses. On a un mouvement qui, en gros, va des lycéens aux seniors.
C'est assez rare.

On a parfois fait ces jours-ci la comparaison avec Mai 68. Ce n'est pas un peu exagéré ?

>> Si, et c'est surtout que Mai 68 était une crise de croissance. En 68, c'est d'un côté la jeunesse qui se mobilise et qui revendique plus de libertés dans les moeurs... Et puis, d'un autre côté, ce sont les salariés qui se mobilisent pour avoir plus de pouvoir d'achat dans une société française qui connaît alors une croissance extrêmement forte et qui demandent une répartition plus équilibrée des fruits de cette croissance. Là, ce que nous voyons, c'est davantage une crise... de la crise. La crise actuelle est liée à un projet de réforme d'un des fondements de l'État social. Avec le sentiment d'un repli des droits. Je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire. Mais psychologiquement, on est à l'envers d'un Mai 68.
Est-on, selon vous, arrivé à un point charnière de cette crise ?
>> L'impression qui se dégage de tout cela c'est qu'il y a une déconnexion entre la rue et le pouvoir. Traditionnellement, il y a toujours la rue d'un côté et le pouvoir de l'autre mais il y a aussi toujours eu des interactions, des négociations permanentes pour fabriquer un compromis de sortie de crise. Là, on est sur deux routes parallèles sans aucun contact. La route des opposants très divers et la route du pouvoir qui est sur sa ligne de crête avec pour conduite « la réforme telle que ». C'est ce qui rend cette situation assez difficile à analyser et peu prévisible : entre découragement, radicalisation d'une partie des acteurs du mouvement... C'est vraiment un contexte particulier avec un gouvernement qui ne semble pas prêt à mettre sur la table quelque élément d'une négociation politique qui soit susceptible d'assurer une sortie de conflit.
Quel rôle les lycéens y jouent-ils ?
>> Historiquement, ce qu'on constate sur le dernier quart de siècle, en dehors de 1995, c'est que les seuls mouvements qui réussissent, ce sont les mouvements de jeunes. Parce que ce sont des mouvements qui font peur au pouvoir car il y a des risques d'incidents voire de drames comme en 1986 (la mort de Malik Oussekine. NDLR). Ce qui est en train de se jouer dans les lycées - et qui ne semble pas pour l'instant toucher les universités - est un mouvement qui a de moins en moins à voir avec l'origine même de la question de la mobilisation, c'est-à-dire la question des retraites. Et qui se transforme en un mouvement de crainte générale par rapport à l'avenir. Avec également un risque de guérilla urbaine comme on peut le voir un peu à Lille et à Roubaix.

Quelle est la marge de manoeuvre pour le gouvernement ?

>> Dans ce type de mobilisation, soit on est face à un gouvernement qui est prêt à revoir des points dans le cadre de son projet et qui peut alors faire exploser le mouvement social par la division, soit on est face à un gouvernement qui se refuse à toucher quoi que ce soit de son projet. Ce gouvernement-ci donne l'impression de vouloir absolument aller au bout de sa réforme. Il escompte peut-être qu'une forme de radicalisation du mouvement va décourager les plus modérés et retourner l'opinion publique en sa faveur car l'opinion publique n'aime pas beaucoup le désordre.
Quels sont les enjeux politiques pour l'exécutif ?
>> François Fillon est d'autant plus motivé qu'il sent très certainement qu'il livre là son dernier combat en tant que Premier ministre. Et Nicolas Sarkozy est partagé entre un aspect de fond qui est qu'il croit à cette réforme et un aspect tactique qui est de se dire qu'en ayant cette attitude de fermeté il se coupe certes d'une partie des Français - qui ne voterait de toute façon pas pour lui - mais en revanche qu'il peut rassurer la majorité silencieuse.w
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C'est un mouvement protéiforme qui touche des populations extrêmement diverses. On a un mouvement qui, en gros, va des lycéens aux seniors. C'est assez rare.


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