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Rimbaud et Verlaine, l'Artois poétique

Publié le 14/08/2010 à 00h00

'' '' À Douai, Rimbaud essaya de faire publier ses poèmes par Demeny, le poète local, qui n'en fit rien et les laissa traîner dans un tiroir.

Rimbaud et Verlaine, l'Artois poétique
'' '' À Douai, Rimbaud essaya de faire publier ses poèmes par Demeny, le poète local, qui n'en fit rien et les laissa traîner dans un tiroir.



D. JARDY-LEDOUX, poétesse douaisienne
LA SEMAINE PROCHAINE Suite et fin de notre série sur les traces des écrivains : Jules Breton à Courrières.


Natifs de l'Est, les deux plus grands poètes du XIXe siècle ont chacun eu une relation particulière à notre région.
Du Rimbaud douaisien au Verlaine arrageois, voyage en prose sur les traces de ces monstres sacrés.
SÉBASTIEN LEROY > sebastien.leroy@nordeclair.fr
Qu'aurait été la poésie française sans Verlaine et Rimbaud ? Et qu'auraient été Verlaine et Rimbaud sans Arras et Douai ?
Car si les deux sont nés dans l'Est, c'est bien vers le Nord que leur boussole poétique s'est figée, dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Des deux, c'est surtout Verlaine qui entretient les liens les plus forts avec « les Nord noirs et les verts Pas-de-Calais », comme il l'écrivait. Un lien indéfectible avec l'Arrageois natal de sa mère, Stéphanie, en particulier, où il passe toutes les vacances de sa jeunesse. « Il écrira d'ailleurs l'ébauche de ce qui s'apparente à un guide touristique d'Arras et qui est aujourd'hui conservé aux archives de la Ville », raconte d'emblée Jean-Claude Vanfleteren, spécialiste arrageois de l'auteur des Poèmes saturniens.
Entre Verlaine et la région, existe donc « un lien charnel, féminin », selon Jean-Claude Vanfleteren . C'est d'ailleurs une Artésienne qui fait brûler le feu poétique de l'auteur, tout au long de sa carrière. « Les deux femmes de sa vie, ce sont Stéphanie, sa mère, et Élisa Moncomble, sa cousine de Fampoux », explique Jean-Claude Vanfleteren. « Ils ont été élevés ensemble et Verlaine a toujours conservé un amour platonique pour elle. Elle était mariée à un homme de Lécluse et avait deux enfants. Ça n'est donc jamais allé plus loin. Mais il disait qu'elle était la seule femme qui le trouvait beau ». Elisa la protectrice finance une partie des Poèmes Saturniens. Et en retour, la jeune femme est partout dans l'oeuvre du poète, qui parle probablement d'elle quand il écrit ces vers passés à la postérité : « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant/ d'une femme inconnue, et que j'aime et qui m'aime/ et qui n'est, chaque fois ni tout à fait la même/ ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend ».
Dans la ville, les traces sont pourtant peu nombreuses. À peine peut-on retrouver, dans la ruelle d'Elbronne, la vieille bâtisse que Mme Verlaine mère louait. Les passages du poète, dit-on, n'ont pas laissé que de bons souvenirs dans la population. Et le malentendu a fini par s'installer, avec le temps.

Rimbaud le Douaisien
De la même manière, les passages météoritiques de Rimbaud à Douai (quelques jours à deux reprises en septembre et octobre 1870) n'ont que très peu laissé d'empreintes. Pourtant, c'est bien à Douai que la vie de Rimbaud a pris un tour déterminant. « La première fois qu'il vient, c'est un peu par accident, raconte Denise Jardy Ledoux, du cénacle de Douayeul, un cercle de poésie douaisien. Il fuyait sa mère, Vitalie, pour rejoindre Paris. Mais, dans le train, il est arrêté parce qu'il n'avait pas l'argent pour voyager après Saint-Quentin. Il supplie donc Georges Izambard, son professeur de lettres à Charleville de le faire libérer. » Izambard, qui a de l'affection pour ce jeune poète surdoué s'exécute et le ramène à Douai, chez celles qui furent ses tutrices, les quatre soeurs Gindre, au 309, rue de l'Abbaye des Près. Évidemment, le turbulent Rimbaud, ne se tient pas à carreau pour autant, parvenant à se faire enrôler par le journal Le libéral du Nord, où il a le temps d'écrire des propos polémiques sur les notables douaisiens...
Mais la poésie n'est jamais loin. Lors de son passage à Douai, Rimbaud en profite pour remettre 15 poèmes au poète douaisien Paul Demeny. « Il essayait de se faire publier. Évidemment Demeny n'en fit rien, les laissa traîner dans un tiroir avant de les revendre, des années plus tard, alors que Rimbaud n'est déjà plus un poète », explique Denise Jardy-Ledoux. Ce recueil, connu aujourd'hui sous le nom de recueil de Douai (dont l'original est conservé à la British Library de Londres), contient quelques pièces maîtresses, dont Le bal des pendus . Lors de son deuxième passage à Douai, Rimbaud remettra encore d'autres poèmes à Demeny : les fameux Dormeur du Val et Ma bohème. Dernier clin d'oeil à Douai, c'est à Izambard et Demeny que Rimbaud envoie en mai 1871, de Charleville-Mézières, ses deux Lettres du Voyant, actes fondateurs de son oeuvre.
Alors qu'il est à Douai, tout conspire à ce que Rimbaud fasse la rencontre de Verlaine en terre nordiste, c'est-à-dire là où tout commence pour les deux hommes. Ce n'est pourtant qu'un an plus tard, en octobre 1871, que les deux astres littéraires entreront en collision, à Paris. Mais ça, c'est une autre histoire... w

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