FLORENCE TRAULLÉ, envoyée spéciale à Shanghai > florence.traulle@nordeclair.fr
Tout un symbole. La rue de Nankin, à Shanghai, s'étire sur 5 kilomètres. Rien que des commerces. Il y a de tout. Du grand luxe dans une ville où le nombre de milliardaires double tous les mois. Des enseignes de moyenne gamme que l'on retrouve surtout dans les grands magasins qui font à peu près 10 fois la taille du Printemps de Lille. Et des temples de la consommation où l'on vend des chinoiseries à bas coût.
Ici, il y a le commerce officiel et ce qui se vend sous le manteau, c'est-à-dire en poussant des portes dérobées derrière les comptoirs. On y découvre alors tout ce que la Chine peut produire de contrefaçons : sacs à main de marque, fausses Rolex et stylos Montblanc ont particulièrement la cote. On vous en propose dans la rue, on vous invite à pénétrer dans des boutiques où rien de ce qui s'y vend n'est légal. Les autorités chinoises sont parfaitement au courant de ces circuits et quand des descentes de police sont organisées, les vendeurs de contrefaçons sont prévenus à l'avance. Un système qui tourne et même à plein régime.
Rouleau compresseur
Ce n'est pourtant qu'un des aspects d'une économie chinoise en plein boom et en profonde mutation. « Dans 20 ans, la Chine sera la première puissance économique mondiale » estime le chef de la mission économique du consulat de France à Shanghai qui ne « voit pas ce qui pourrait remettre en cause cette tendance » et compare l'évolution de l'économie chinoise à un « rouleau compresseur ». Elle est dopée par la demande intérieure et l'explosion d'une classe moyenne dont l'appétit de consommation est insatiable. Les rues commerçantes de Shanghai semblent ne jamais s'endormir. Magasins ouverts 7 jours sur 7 et jusqu'à 22 heures en moyenne, c'est la règle.
Dans le centre commerçant de Shanghai, en fin d'après-midi, la foule de promeneurs est comparable à ce qui bat le pavé lillois un week-end de braderie. Si Shanghai n'est pas la Chine, « l'aspiration à consommer se généralise au-delà des grandes villes et le pays est entré dans l'ère de la consommation de masse », confirme Marie-Chantal Piques, d'Ubi France Shanghai.
Les chiffres font rêver les chefs d'entreprise de la région et présidents des différentes chambres de commerce qui viennent de passer une semaine à Shanghai. 15 % d'augmentation du produit intérieur brut au premier semestre 2010. 100 milliards de dollars investis cette année dans la recherche et le développement. Des ventes dans le commerce de détail en hausse de 25 % sur les six premiers mois de l'année. Et, cerise sur le gâteau, une hausse de la croissance à deux chiffres depuis 2004.
Un eldorado pour les entreprises françaises qui cherchent à s'y implanter ? Pas si simple. « Il n'y a pas de règle en Chine. Il faut trouver son chemin » confie le directeur de l'entreprise nordiste Lesaffre pour la Chine. Roquette s'y est implanté en 2001 « parce qu'on perdait nos marchés à l'exportation sur la Chine. C'est pour ça que nous sommes venus ici ». Pas pour délocaliser dans ce pays à plus faible coût de main d'oeuvre (le SMIC est à 120 euros) et faire revenir les produits en France.
« Il faut être très pro »
Pour Thierry Laurent, directeur de Roquette en Chine, « la Chine n'est pas l'usine du monde et ne le sera pas. Elle a besoin de développer son propre marché intérieur ». Et c'est sur ce créneau que Roquette s'est positionnée. Aujourd'hui, elle a trois usines en Chine et y emploie 1 500 personnes. Thierry Laurent le confirme « il faut être très pro pour se lancer sur le marché chinois » et « savoir se protéger juridiquement par rapport à ses savoirs faire ».
Roquette s'est fait piquer des parts de marché par ses concurrents chinois, faute d'avoir déposé des brevets sur certains produits. Et a retenu la leçon...
Olivier Dubuis, avocat français installé à Shanghai, le constate : « il est difficile de mettre en oeuvre la législation chinoise sur la propriété industrielle. Les "interprétations" peuvent être très différentes de la loi ». Et si, théoriquement, il est désormais possible de monter en Chine des sociétés à capitaux exclusivement étrangers, la réalité est plus complexe.
L'interventionnisme politique, la hausse des coûts de production avec les grèves qui agitent les entreprises à capitaux étrangers, l'application parfois arbitraire des lois, les appels d'offres qui privilégient systématiquement les entreprises chinoises, la contrefaçon sont autant d'obstacles à une implantation des entreprises françaises en Chine. Le climat des affaires se dégrade pour les entreprises étrangères. Mais, officiellement, de cela personne ne parle. w