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SOCIÉTÉ

Le télétravail va-t-il révolutionner l'entreprise ?

Margaux Cape vient à Bayer Schering Lille une valise à la main. Margaux Cape vient à Bayer Schering Lille une valise à la main.

Travailler depuis son domicile ou à distance de son entreprise est encore très marginal en France. Et en Nord - Pas-de-Calais ? Réponse auprès de salariés adeptes du télétravail.




CHRISTELLE JEUDY > christelle.jeudy@nordeclair.fr
Du télétravail, on ne dit que du bien. Qu'il est bénéfique à l'environnement en réduisant les trajets domicile-travail. Qu'il permet aux entreprises des gains en productivité, qu'il est un gisement d'emplois « et facilite l'accès au travail des handicapés ou personnes éloignées d'un lieu de travail potentiel », comme le notaient les députés à l'initiative de la proposition de loi adoptée en juin à l'Assemblée (lire ci-contre). Mais les « télétravailleurs », qu'en pensent-ils ? Dans la région, pas facile de dénicher une entreprise où le télétravail se vit au quotidien. Logique car en France, le taux de salariés concerné n'est que de 6 %. Contre 25 % aux Pays-Bas, 23 % en Allemagne, Finlande et Danemark, 15 % en Italie et au Royaume-Uni.


En région, direction le laboratoire pharmaceutique Bayer Schering Pharma, à Eurasanté. Ici, le télétravail est devenu réalité dans la foulée de la fusion entre Bayer et Schering (2006) et de l'implantation du siège à Lille. Une solution a été trouvée pour les salariés du site de Puteaux, en région parisienne. « Une cinquantaine a suivi ici, une trentaine a choisi le télétravail, mis en place par le groupe pour garder les compétences » , explique Olivier Ertzbischoff. Un directeur des affaires publiques pour qui ce « système de travail est intelligent.
Dommage qu'il ne soit pas plus répandu en France où l'idée subsiste que si les employés ne sont pas en entreprise, ils ne font rien. Or, c'est le contraire.
On doit même freiner ces salariés qui ont tendance à en faire plus que les autres. »
Trois jours à Lille,
deux à Paris

Margaux Cape, responsable de la communication interne, n'a pas voulu déménager à Lille. « Je n'y connaissais personne et mon mari travaille à Paris, on venait d'y acheter un appartement », explique-t-elle. Trois jours par semaine, Margaux Cape monte dans le TGV Paris-Lille.
Les deux autres jours, elle travaille de chez elle. Une organisation flexible qu'elle adapte au gré de ses rendez-vous, « et en lien avec mon manager. » « Quand je travaillais à Puteaux, je passais deux heures dans les transports. Là, je ne suis que trois fois par semaine dans le train où, en plus, on peut travailler », résume la jeune femme. L'entreprise prend à sa charge le coût des transports, de la nuit d'hôtel, de l'équipement informatique et téléphonique. « Quelqu'un qui compose mon téléphone fixe au bureau est orienté sur mon portable quand je n'y suis pas et chez moi, je peux plus me concentrer pour rédiger. » Pour elle, le télétravail est gage « d'efficacité » et même « une belle expérience », pourvu que le lien soit, comme ici, conservé avec l'entreprise. « Ma crainte était de savoir si je réussirai à mettre des limites entre ma vie personnelle et professionnelle en travaillant chez moi », témoigne Marie-Aude Leberre, statisticienne dans la même société. Et elle qui travaille davantage à l'international, avec la Chine et les USA, apprécie de pouvoir téléphoner de chez elle à des horaires où le bureau serait fermé. « Mais on est quand même isolé, venir à Lille deux jours, c'est important pour garder le contact avec les autres salariés », ajoute-t-elle en reconnaissant pourtant, comme Margaux Cape. qu'elle n'aimerait pas « revenir en arrière. » Pour Karim Izza, un business developer installé à Lille, le télétravail est un compagnon obligé. « Je travaille pour une société de conseil anglo-saxonne basée à Paris mais dont les bureaux sont implantés aux quatre coins du monde. Et je suis loin d'être le seul à y pratiquer le "home office" », explique-t-il. S'il a opté pour le télétravail, c'est aussi pour mieux concilier vie professionnelle et privée.
« Quand j'ai été recruté, ma femme travaillait à Lyon, le télétravail est un bon compromis. » Encore plus depuis qu'il est devenu papa.
Et rien de tel pour combattre les clichés accolés au télétravail que cette remarque entendue d'un manager. « Il m'a dit "Chez toi, tu travailles plus qu'au bureau" et c'est vrai que je suis beaucoup plus efficace », assure Karim Izza. Le seul inconvénient ? « Dans la mentalité de certains, si on travaille chez soi on doit être joignable facilement et à tout moment. Il faut alors savoir mettre des limites. » D'où l'intérêt de donner un cadre juridique au télétravail, pour éviter des dérives.w

« Un mode de travail moderne »

Avec Jean-Pierre Decool, autre député UMP du Nord, Bernard Gérard, député-maire de Marcq-en-Baroeul, a fait adopter en juin dernier à l'Assemblée nationale une proposition de loi pour promouvoir le télétravail. Son examen est attendu au Sénat. Pourquoi cette proposition de loi, adoptée par 305 voix contre 146 à l'Assemblée ? >> Avec Jean-Pierre Decool et d'autres députés, nous trouvons que comparativement à d'autres pays comme l'Allemagne et les Pays-Bas, où le télétravail est presque naturel, la France a un retard considérable dans ce domaine. Il s'agissait de donner un coup de projecteur sur ce nouveau mode de travail qui ne disposait pas, par ailleurs, de cadre législatif, même si le télétravail a déjà fait l'objet d'accords interprofessionnels. En quoi ce mode de travail est-il « moderne » ? >> Il peut répondre à de nombreuses problématiques, comme le travail des femmes, des personnes handicapées mais aussi être une solution au désenclavement des territoires. Il peut aussi s'appliquer dans des structures administratives telles qu'une mairie. Si celle-ci est fermée le lundi, rien ne l'empêcherait par exemple d'avoir des gens qui, au téléphone, puissent renseigner les administrés. Notre proposition de loi a reçu un accueil très favorable et assez consensuel. Mais le télétravail est une solution sous réserve d'une bonne pratique et pour cela, il faut un cadre juridique qui garantisse le respect des droits des salariés. Cette proposition de loi n'a toujours pas été examinée par le Sénat ? >> Non, elle devait l'être à l'automne dernier mais le Sénat doit être encombré. On espère que cela se concrétise au printemps.wPROPOS RECUEILLIS PAR C.J.

L'avenir du travail en débat aujourd'hui aux « Rendez-vous du changement »

Organisés en partenariat avec Nord éclair, « Les rendez-vous du changement » sont consacrés aujourd'hui à Lille à l'avenir du travail. Trois spécialistes, qui seront présents ce soir, analysent, ici, les avantages et inconvénients du télétravail. Jean-Luc Bizeur. Pour Jean-Luc Bizeur, directeur du pôle expertise d'Orseu (entreprise lilloise spécialisée dans l'expertise du monde du travail), « le recours au télétravail reste limité dans notre pays. Il y a à cela au moins deux raisons. Tout d'abord, culturellement, en France, le travail est conçu dans un lien de subordination à l'employeur. Ensuite, ce lien est inscrit dans le droit du travail en lui-même. Quand on parle de télétravail, on fait nécessairement référence à un salarié. Les indépendants et les auto-entrepreneurs ne rentrent pas dans cette catégorie. Autre caractéristique : le télétravail n'est possible que parce qu'il y a une dématérialisation des activités. On peut distinguer trois types de télétravail. Tout d'abord, un télétravail que je qualifierais de "confort". C'est-à-dire que cela relève d'un accord tacite avec son employeur qui tolère que le salarié travaille chez lui de temps en temps. Il y a ensuite le télétravail "nomade". Des salariés type cadre de haut niveau qui travaillent de chez eux, qui sont évalués sur leurs résultats et qui ne passent dans l'entreprise que lorsqu'ils en ont absolument besoin. Et puis, il y a un télétravail qui correspond à des tâches bien spécifiques (saisie de statistiques, par exemple...) qui correspondent à des emplois moins qualifiés. Les avantages pour les entreprises à développer de tels accords sont d'abord des économies de locaux (pour 1 000 salariés, on ne prévoit par exemple que 700 bureaux). Autre avantage, c'est que d'une certaine façon, les questions d'encadrement ne se posent plus. Il y a une forme de transfert de la responsabilité vers le salarié. Pour le salarié, l'avantage peut être d'avoir le sentiment de s'émanciper de l'entreprise et puis, bien sûr, il fait un gain de temps en évitant de se déplacer. » Serge Le Roux. Pour Serge Le Roux, qui est vice-président de l'Association française des téléactivités et du télétravail et qui pratique lui-même le télétravail depuis son domicile de Nordpeene, près de Cassel, « le télétravail doit faire l'objet d'un accord d'entreprise. Si cela relève de l'accord tacite, un jour ça arrange et puis, à un moment, cela n'arrange plus et tout est remis en cause. Des pays comme la Suède, les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne sont beaucoup plus avancés que nous. Mais les choses commencent à bouger depuis deux ans. Ce sont d'ailleurs deux députés du Nord qui y ont contribué grâce à une proposition de loi. Et puis l'augmentation du prix du pétrole et les économies de budget rendues nécessaires par la crise font qu'aujourd'hui de plus en plus d'entreprises et de collectivités territoriales y ont recours. » Georges Masclet. Pour Georges Masclet, professeur en psychologie des entreprises, « la question est moins de savoir si le télétravail est l'avenir que de savoir quels seront les revenus globaux qui seront tirés de la production. Depuis les années 50, nous vivons avec un modèle fondé sur la croissance. Or l'industrie produit toujours plus avec de moins en moins de salariés. Où va-t-on puiser l'argent à l'avenir ? Il suffit de voir le stress des salariés dans les entreprises qui s'accrochent à leur boulot pour comprendre qu'on n'est pas dans des questions de modalités de travail - télétravail ou non - mais bien face à une question sur notre modèle économique même. »wPROPOS RECUEILLIS PAR ERWAN GUEHO Débat aujourd'hui au Café Morel, Place du Théâtre, à 18 h 30 à Lille.


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