Démocratisation des grandes écoles : ça marche ?
Publié le lundi 30 novembre 2009 à 06h00
Depuis quelques années, les grandes écoles de la région se sont lancées dans des politiques de démocratisation. Un devoir social, dont les résultats restent marginaux.
SÉBASTIEN LEROY > sebastien.leroy@nordeclair.fr
Sciences Po Lille, il y a quelques semaines. À la faveur d'une pause dans la présentation du programme de travail qui les attend pour les mois à venir, Stacy, Arthur, Florent et Méliana, tous élèves de première au lycée Henri-Darras de Liévin, discutent devant l'amphi. Ils appartiennent à la deuxième promo « PEI 1ère » (Programme d'études intégrées en 1ère), petit frère du « PEI terminale » qui existe depuis la rentrée 2007. Et pour eux le moment est solennel. « Sciences Po, c'est un peu loin pour nous.
C'est une "grande école"... Alors, c'est une vraie chance d'être ici », estime Stacy. La barrière sociale est dans les têtes, mais cette première approche, au coeur de murs supposés inaccessibles, permet déjà de fissurer un peu le plafond de verre entre l'élite et les classes populaires.
Dans la région, pas de quotas
Timidement mais sûrement, plusieurs dispositifs « démocratisation » de ce type ont émergé dans les grandes écoles de la région, depuis que Sciences Po Paris a mis les pieds dans le plat en 2001, en s'imposant un quota de recrutement d'élèves issus de ZEP. Une politique qui a permis à 120 d'entre eux de faire leur entrée dans la prestigieuse école parisienne. Sensibles à l'argument d'une diversification du recrutement des élites, les grandes écoles de la région ont cependant opté pour une autre démarche « d'ouverture sociale » vers les lycées. « Nous ne sommes pas dans cette logique de quotas, explique Xavier de Glowczewski, responsable du projet PEI. Ce n'est pas de la com' mais un vrai projet d'enseignement. » L'idée, en effet, n'est pas tant de recruter que de « montrer qu'il est possible de faire des études longues, parce que souvent les lycéens se disent que ce n'est pas pour eux », poursuit Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille.
Même son de cloche du côté du groupe EDHEC qui, par le biais de l'ESPEME, l'une de ses écoles de commerce, a noué des partenariats avec trois lycées de la métropole, labellisés sites d'excellence dans le cadre du plan espoir banlieues. « On sait ce qu'on ne veut pas faire, à savoir une voie d'entrée spécifique. Nous travaillons sur la préparation du concours ESPEME avec environ 45 lycéens. Le but n'est pas que tous intègrent l'école, mais nous voulons leur donner des atouts qui leur serviront dans leur vie future. Le but est de décomplexer, de dédramatiser le monde de la finance », explique Claire Bergery-Noel, chargée du dossier démocratisation à l'EDHEC.
Concrètement ces dispositifs visent à doter les lycéens méritants de milieux défavorisés, principaux « clients » des filières courtes, des codes et des clés qui leur permettront d'évoluer avec aisance au coeur des rigueurs de l'enseignement supérieur long. A Sciences Po Lille, cela passe par un suivi pédagogique exigeant, portant sur des points de méthode, des travaux à rédiger. A l'ESPEME, aux Arts et métiers ou à Centrale-Lille, on mise plus sur le « coaching » par les étudiants, l'acquisition de la confiance en soi et d'une curiosité intellectuelle par le biais de sorties culturelles.
Quels résultats ?
Le recul n'est pas encore suffisant pour soupeser les résultats de ces actions nouvelles. D'autant plus que le but affiché n'est pas tant le recrutement que la poursuite qualitative d'études longues. À Sciences Po Lille, où une étude est actuellement menée sur le devenir des élèves passés par le programme d'études intégrées, Pierre Mathiot se targue déjà d'avoir obtenu 86 % de mentions au bac parmi les 142 lycéens qui l'ont suivi en 2008/2009.
« 40 % ont continué en classe préparatoire aux grandes écoles et un petit tiers à déjà intégré un institut d'études politiques » , avance-t-il. On est aussi passé de 15 à 20 % de boursiers dans nos amphis, mais il faut être prudent sur la part qu'a jouée notre dispositif dans ce chiffre. » Les conditions d'obtention d'une bourse d'enseignement supérieur ont été assouplies à la rentrée... A l'ESPEME, « sur une dizaine d'inscrits dans un programme qui a débuté en janvier, on a eu deux réussites au concours, dont un a intégré » , indique Claire Bergery-Noel. Les autres ? « Ils sont à l'université ou dans des filières sélectives comme des DUT gestion des entreprises et des administrations. » Il faudra sans doute attendre pour mesurer les dynamiques académiques déclenchées par ces dispositifs qui ne concernent d'ailleurs que les élèves issus des milieux défavorisés qui ont réussi à se hisser jusqu'au lycée. A ce niveau-là, ils sont déjà des exceptions statistiques : en 2008 dans la région, seuls 58 % des élèves en âge de le passer obtenaient le bac. Pour les 42 % restants, l'ouverture sociale des grandes écoles, c'est de la théorie. Et si c'était en amont que s'opérait la vraie démocratisation ? w
Issus des dispositifs de démocratisation, ils ont réussi à passer l'épreuve du concours : Marie est aujourd'hui élève à Sciences Po Lille. Mustapha, lui, a intégré l'ESPEME, un des cursus proposés par l'EDHEC. Ils sont des « exemples » et ils l'assument complètement. Pour Mustapha le fils d'ouvrier roubaisien comme pour Marie, la fille d'instit' loossoise, le mot démocratisation a pris tout son sens à la rentrée, dès qu'ils ont franchi les portes d'écoles qu'ils avaient du mal à envisager intégrer il y a encore peu de temps. « Pour moi c'est clair, sans ce dispositif, financièrement c'était impossible d'entrer à l'ESPEME » , appuie Mustapha. Dans cette école du groupe EDHEC, l'année coûte 7 900 E. Rédhibitoire. Alors, quand le lycée Jean-Moulin de Roubaix lui propose d'intégrer le programme de démocratisation de l'ESPEME, qui lui permettait d'être exonéré de frais de scolarité en cas de réussite au concours, le jeune homme, qui rêve de monter sa boîte d'informatique, a sauté sur l'occasion. Et s'est investi pleinement dans la préparation au concours, faite de simulations d'entretiens de motivation, d'acquisition des compétences nécessaire pour le jour de l'épreuve. « La même que les autres » , insiste Mustapha. Marie aussi est passée par là. Bonne élève du lycée Fénelon à Lille, mais fille de parents divorcés avec d'autres enfants à charge, elle ne pouvait pas se permettre le luxe d'une prépa privée pour rentrer à Sciences Po, ce dont elle rêvait depuis la seconde. Le programme lillois PEI, elle l'a donc vécu comme une bénédiction. « Une prépa à 15 E au lieu de 3 000 E pour une boîte privée, je n'ai pas hésité, j'ai été candidate tout de suite ! » En même temps que son année de terminale, la jeune fille suit les cours prodigués par l'équipe pédagogique du PEI et se coltine les exercices, avec le plus grand sérieux. Pourtant, à l'issue de sa première tentative, c'est l'échec au concours. « Je m'en voulais, j'avais l'impression de n'avoir pas su profiter de l'aide. » La déception est de courte durée. Sciences Po Lille accepte de la reprendre dans le dispositif une année de plus. Et cette fois Marie ne laisse pas les portes de l'ascenseur social se fermer devant elle. « Je ne saurai jamais si j'aurais eu le concours sans la préparation », admet Marie avec lucidité. Ce qui est sûr, c'est que le PEI l'a « armée », comme elle dit. Aujourd'hui, c'est elle et Mustapha qui accompagnent la nouvelle génération démocratisation sur les chemins de la réussite. « Je suis fier de revenir à Jean-Moulin pour rendre un peu de la chance qu'on m'a donnée », scande Mustapha, pas peu fier d'être devenu « le modèle des mères de familles du quartier ». Un exemple on vous dit. w S.L.
Jean-Michel Trapani est proviseur du lycée Jean-Moulin de Roubaix. Ici, 80 % des élèves sont boursiers. Mais l'établissement multiplie les partenariats avec les grandes écoles pour se refaire une image et pousser ses talents vers le haut. EDHEC, Sciences Po, Polytech'Lille... Le lycée Jean-Moulin participe à de nombreux dispositifs de démocratisation. Pour quel bilan ? >> Ce qu'on constate c'est que ça crée une dynamique pour quelques élèves, ceux qui sont engagés dans ces dispositifs. Ça fait d'autant plus boule de neige quand ça réussit. On a par exemple le cas d'un élève, Mustapha, qui a intégré l'ESPEME (une école du groupe EDHEC, ndlr), dès la première année du dispositif à Jean-Moulin. Résultat, cette réussite a créé une forme d'émulation cette année. Il y avait de la demande pour participer à la préparation au concours. Mais ces cas d'intégration dans une grande école sont encore rares chez nous. Un à l'ESPEME, trois à Polytech'Lille, aucun à Sciences Po... Depuis cinq ans que nous sommes engagés dans ces partenariats, les résultats restent marginaux. Au-delà de la dynamique, n'y a-t-il pas un enjeu d'image pour les lycées engagés dans ces dispositifs ? >> Si. Il est clair que pour l'établissement, ces labels sont un plus. C'est prestigieux. On s'en sert pour promouvoir nos filières. Il y a eu un avant et un après démocratisation des grandes écoles chez nous. Avant, on faisait beaucoup pour les élèves en grande difficulté scolaire, mais du coup on perdait beaucoup de bons élèves. La labellisation « site d'excellence » et la présence de dispositifs de démocratisation ont joué un rôle dans la motivation des meilleurs éléments pour rester ici plutôt que de déroger à la carte scolaire. Les dispositifs écoles-lycées reposent beaucoup sur l'investissement des enseignants. Leur rôle est-il assez valorisé ? >> En ce qui nous concerne, nous sommes labellisés site d'excellence. Donc, en terme de dotation horaire, on s'en sort bien. Mais effectivement, les profs d'ici ne sont probablement pas rémunérés à hauteur de leur implication. Un prof d'histoire-géo qui coordonne le partenariat avec l'EDHEC, c'est plus qu'un prof d'histoire-géo. Il devrait être reconnu pour ça, peut-être par l'attribution de points de carrière supplémentaires. Payer, on a les moyens de le faire. Mais vraiment, cet engagement dépasse la question monétaire. w


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citospopulos : Pour ma part je pense qu'l y a toujours des personnes...
citospopulos : oui pour une nouvelle forme de police de proximité...
jeanjean59 : message pour Claire : Bravo pour votre "enfarinage"...