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CALAIS

La « jungle » rasée... et après ?

Un migrant fond en larmes pendant que les CRS vident la «jungle» pour laisser la place aux bulldozers. Photo AFP Un migrant fond en larmes pendant que les CRS vident la «jungle» pour laisser la place aux bulldozers. Photo AFP

Au petit matin, hier, la « jungle » de Calais a été vidée de ses occupants par les forces de l'ordre. 276 migrants ont été interpellés.




Hier matin, 7 h 20. Quatre jeunes garçons procèdent à des ablutions près de la fontaine de la « jungle ». Plus loin, un ressortissant afghan se prépare une omelette. Il n'aura pas le temps de la manger.
Trois minutes plus tard, près de 500 policiers débarquent. D'ordinaire surpeuplés, les gourbis faits de bâches, de tôles et de planches de bois, où s'abritent les candidats à l'exil depuis la fermeture du centre de Sangatte, sont déjà pour la plupart abandonnés. Les migrants restants ont attendu les forces de l'ordre, rassemblés derrière des banderoles rédigées en anglais et en pachtoun. « Nous avons besoin d'un abri et de protection.


Nous voulons l'asile et la paix. La jungle est notre maison. » À l'arrivée des premiers policiers, des Afghans procèdent à des prières à proximité de la mosquée. D'autres décident de fuir au dernier moment, juste avant l'encerclement. De très jeunes garçons accueillent les policiers et CRS aux cris de « welcome » et de sifflets de bienvenue. « Ils pensaient qu'ils venaient les aider, leur donner des visas pour rester en France », explique un bénévole. Leurs espoirs ont rapidement été douchés. « Un des jeunes migrants, affolé, a été victime d'une crise de panique ». Au final, l'intervention des policiers n'aura duré qu'une heure. Les migrants n'ont opposé aucune résistance aux forces de l'ordre mais des militants altermondialistes des No border - près d'une centaine - ont tenté de s'y opposer en formant une chaîne humaine. Les militants avaient pris soin d'entourer les migrants avec des cordes et des banderoles, pour rendre plus compliquées les interpellations.
Alors que les policiers étaient contraints d'extraire les migrants un à un de manière musclée, la tension est rapidement montée dans le campement.
Des insultes ont fusé. Les CRS se sont raidis et les interpellations sont devenues un peu plus brutales.
276 étrangers dont 135 mineurs isolés ont également été interpellés. « Ces 276 étrangers en situation irrégulière ont été conduits dans six locaux de la région de Calais où ils vont être entendus dans le cadre d'auditions individuelles », a souligné Éric Besson, le ministre de l'Immigration, qui s'était rendu sur place.
Plus tard dans la journée, 21 migrants majeurs ont été relâchés dont quatre pour se faire soigner de la gale. Les autres se trouvaient toujours hier soir en garde à vue. Les mineurs isolés ont été placés dans cinq centres d'hébergement spécialisés du Pas-de-Calais et des départements voisins.

Une opération dénoncée par la gauche

Loin de Calais, à Angoulême, Martine Aubry, la Première secrétaire du PS, fustige « un acte totalement inhumain qui ne réglera pas le problème », jugeant que raser la « jungle » ne servait à rien. « Ils recréeront ailleurs dans des situations encore plus précaires un petit chez eux pour essayer de survivre. » Pour les Verts, ce n'est qu'une « opération de communication inhumaine et inutile qui ne règle en rien le problème de fond. » Le Nouveau parti anticapitaliste d'Olivier Besancenot ajoute que « tant que le gouvernement français ne traitera pas de manière satisfaisante les demandes d'asile formulées par les réfugiés qui ont fui la guerre, les persécutions, la misère », la « jungle » se reconstituera ailleurs.En face, la défense de Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l'Assemblée, semble bien fade.« Il ne s'agit pas de s'en prendre aux migrants eux-mêmes mais de mettre un terme à l'action des réseaux mafieux. » Il trouvera du soutien du côté de Natacha Bouchart. La maire UMP de Calais se dit « soulagée » et rappelle que les Calaisiens éprouvaient « un sentiment de ras-le-bol et d'abandon » face à la présence des migrants.  

Doutes sur l'efficacité de la réponse policière

Hommes usés qui fondent en larmes. Bénévoles hébétés. Taudis rasés au bulldozer. À coups d'images chocs, le ministre de l'Immigration, de l'Intégration, et de l'Identité nationale, Éric Besson, affiche la couleur : tolérance zéro.À quoi bon ? s'interrogent associations et observateurs. « La fermeture du camp ne résout pas les problèmes des personnes concernées », commente le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Le HCR, qui a du personnel sur place, souligne que de toute façon seule une partie des migrants vivant dans la « jungle » a été interpellée, la plupart ayant fui avant l'arrivée des CRS.La Grande-Bretagne, déterminée à rendre ses frontières hermétiques, a applaudi la démonstration de force. « Mais sur le long terme, il n'y a aucune raison que les flux migratoires se tarissent », explique Philippe Fargues, directeur du programme Migrations à l'Institut universitaire européen de France. « Les différences de salaires, sauf dans les pays émergents, continuent de se creuser. Les autres facteurs structurels, comme le facteur démographique, continuent à jouer dans le même sens. » Une population qui est aussi plus exposée aux impacts du réchauffement climatique. « Il faudra compter avec les migrations engendrées par les changements climatiques », pronostique le chercheur. « On ne peut pas s'arc-bouter autour d'une réponse de police », juge pour sa part Pierre Henry, directeur de France Terre d'Asile. « On ne peut pas être présent militairement en Afghanistan au nom de la paix, de la liberté et de la démocratie et s'étonner que des jeunes gens viennent expérimenter chez nous ces valeurs. » Patrick Peugeot, président de la Cimade, ne se fait guère d'illusion sur l'efficacité supposée du démantèlement de la « jungle ». « On sait comment cela s'est passé la dernière fois, après Sangatte. Dans un premier temps, les gens vont s'étaler sur toute la côte, du Havre à la Belgique et même au-delà. Progressivement, les flux se concentreront de nouveau sur le point de passage le plus facile », commente le président de la Cimade qui juge que « l'Europe n'a pas de politique cohérente » sur la gestion des flux migratoires.Une approche à laquelle Éric Besson reste sourd. Le ministre a annoncé qu'il y aurait des opérations musclées « partout où les réseaux clandestins chercheront à se réinstaller. » 

EN DATES

(1999) Face à l'affluxde réfugiés, la Croix-Rouge ouvre le centre d'accueil d'urgencede Sangatte. Le centre est officiellement ouvertle 24 septembre 1999 par un arrêté préfectoral de réquisition de locaux appartenant à Eurotunnel.(2000) À partir d'août, le passage des migrants par le tunnel devient quasi impossible : Eurotunnel a investi 5 millions d'euros pour « sécuriser » les accès dans une opération « tolérance zéro ».(2001) Eurotunnel saisit la justice et réclamela fermeture de Sangatte.La direction évoque un « préjudice commercial ». Les autorités britanniques infligent à Eurotunnel une amende de 3 280 E par migrant interpellé.(2002) Le 2 février, le tribunal administratif de Lille rejette la demande d'Eurotunnel. À cette époque, le centre de Sangatte, prévu pour héberger 900 migrants, en accueille en moyenne 1 500.(Nov. 2002) Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, promet la fermeture du centre d'hébergement d'urgence de la Croix-Rougeà Sangatte.(10 déc. 2002) « Personne ne doit dormir dehors », promet Nicolas Sarkozy en visitant une dernière fois le centre d'accueilde Sangatte à la veille de sa fermeture. 27 000 migrants ont déjà transité par ce centre.(2003) Le 18 février, le Conseil de l'Europe adoptele règlement « Dublin II », qui institue notamment les procédures de « réadmission » permettant aux autorités d'un pays membre de renvoyerles demandeurs d'asile dansle pays où ils ont été enregistrés pour la première fois.(2006) Vote des députés du projet de loi du ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, instaurant la notion d'« immigration choisie ».(2007) Création d'un ministère de l'Immigration, de l'Intégration , de l'Identité nationale et du Développement solidaire. Brice Hortefeux est nommé. Il se fixe pour objectif d'« éloigner » 25 000 personnes en situation irrégulière surle territoire français en 2007.(2009) Éric Besson est nommé ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale le 15 janvier. Le 27, il se rendà Calais et affirme vouloir rendre « la zone étanche ».(Avril 2009) Lors d'une interview télévisée, Éric Besson annonce son intention de « fermer » la « jungle »de Calais.(22 sept. 2009) Intervention des forces de l'ordre, démantèlement de la « jungle ». 276 personnes sont arrêtées, dont 135 mineurs.


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