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SÉCURITÉ

Statistiques policières : comment ça marche ?

Les policiers doivent faire toujours mieux avec toujours moins d'effectifs: la quadrature du cercle? Photo archives/Ludovic Maillard Les policiers doivent faire toujours mieux avec toujours moins d'effectifs: la quadrature du cercle? Photo archives/Ludovic Maillard

Fin août, la publication de statistiques de délinquance en hausse a entraîné un branle-bas de combat à la tête de l'État. Comment se répercutent, sur le terrain, les consignes officielles de serrer les boulons ?



BRUNO RENOUL > bruno.renoul@nordeclair.fr
Lorsqu'à la fin du mois d'août Brice Hortefeux, sous pression, s'est fâché tout rouge après la publication de statistiques montrant une hausse des violences et des cambriolages, et qu'il a lancé aux responsables policiers des objectifs chiffrés de réduction de la délinquance d'ici à la fin de l'année, c'était en réalité aux quelque 140 000 policiers et 100 000 gendarmes de tout le pays qu'il s'adressait. C'est d'ailleurs aussi à eux qu'il a lancé cet avertissement : « Il n'y a pas de seuil incompressible de la délinquance ».
Il faut dire que depuis 2002, les ministres de l'Intérieur successifs ont tout fait pour instaurer dans la « Maison Poulaga » une politique de management similaire à ce qui se pratique dans le privé : des objectifs précis fixés à tous les étages et une quasi-obsession pour le chiffre, considéré comme l'indicateur numéro un de l'efficacité des forces de l'ordre.


Dans la région, les policiers et gendarmes baignent dans cet esprit depuis des années et ne s'en cachent nullement (lire ci-contre).
Ils disposent en effet d'outils modernes leur permettant de savoir quasiment en temps réel où en est la délinquance. Chaque soir, le directeur départemental de la Sécurité publique, que ce soit dans le Nord ou dans le Pas-de-Calais, reçoit une série de tableaux montrant l'évolution du nombre de crimes et délits par rapport au même jour de l'année précédente. Des statistiques départementales qui sont également déclinées semaine par semaine, mois par mois, et ville par ville, voire quartier par quartier. Les petites cases sont coloriées en vert quand la statistique est bonne, en rouge quand elle est mauvaise...
Ces chiffres proviennent des services qui dans chaque commissariat, ou dans chaque brigade de gendarmerie, alimentent le STIC (système de traitement des infractions constatées) en y ajoutant chaque jour les plaintes et infractions révélées par l'action des forces de l'ordre. Ils les classifient en deux grandes catégories : la délinquance générale, constituée de 107 catégories d'infractions, et la délinquance dite de « proximité », c'est-à-dire celle qui touche les gens au quotidien : cambriolages, vols de voitures, vols avec violence, vols à main armée... Ces dernières infractions vont avoir tendance à reculer si la police investit le terrain, alors que pour les autres (stupéfiants, délinquance financière, immigration clandestine), c'est l'inverse : plus la police travaille, plus elles seront nombreuses.

Le syndrome de la « bâtonnite »
La hiérarchie de la police ou de la gendarmerie va donc devoir trouver un subtil équilibre pour faire baisser chaque catégorie d'infraction et arriver à un solde positif. Et chaque policier ou gendarme a un supérieur qui, à un moment ou à un autre, va lui demander des comptes sur son activité. « On cherche à aider les gens, à faire baisser la délinquance, mais en même temps, on se soucie surtout d'avoir des chiffres positifs pour ne pas se faire enguirlander, explique un officier de police, C'est donc toute une stratégie, car il faut veiller à être efficace sans augmenter le nombre de faits constatés... Ce n'est pas si évident, car il faut aussi faire grimper le taux d'élucidation ! » Un constat qui incite les syndicats de gardiens de la paix à penser que leurs supérieurs font de la « bâtonnite » et orientent les actions en direction des catégories d'infractions jugées les plus « faciles », pour pouvoir augmenter à peu de frais le taux d'élucidation. « Il y a toujours ce quantitatif au détriment du qualitatif, ça fait des années qu'on le déplore », assène Benoît Lecomte, secrétaire régional du syndicat Alliance. Selon lui, les patrouilles de terrain reçoivent oralement des objectifs chiffrés d'interpellations à réaliser et de timbres-amendes à délivrer aux contrevenants, ce qui aurait tendance à démotiver les troupes. « Pour être tranquilles, ils font ce qu'on leur demande, mais ça ne les incite pas à faire du zèle, d'autant qu'ils sont en sous-effectif chronique, assure le syndicaliste. Beaucoup viennent le matin avec les pieds de plomb, car ils aimeraient pouvoir faire un peu plus de travail de fond. »
« Une chaîne complexe »
Les objectifs comptables sont-ils inadaptés à la lutte contre la délinquance, ou les chiffres doivent-il cesser d'être instrumentalisés par les politiques ?
« Il faut surtout donner du sens à notre action, et que nos chiffres nous servent à analyser l'évolution de la délinquance et à réagir en fonction , confie un officier de gendarmerie. Si c'est pour matraquer les fonctionnaires, sans discernement, et pour contenter l'opinion publique, en effet, ça n'a aucun sens ! » D'autant que chacun s'accorde à dire que la lutte contre la délinquance est une chaîne complexe, qui suppose une cohérence entre la prévention et la répression, mais aussi entre l'action de la police, celle de la Justice, et celle de l'administration pénitentiaire.
Sacrée gageure, surtout lorsqu'en plus de devoir faire toujours mieux, il faut agir avec toujours moins d'effectifs...


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