Mauricette a disparu de l'hôpital
Publié le vendredi 04 septembre 2009 à 06h00
Lucien Suel, lui, y a passé un an, vivant le quotidien des patients et de ceux qui les soignent. Une plongée dans la vie de l'hôpital psychiatrique d'Armentières qui a changé son regard sur la maladie.
Son livre changera-t-il
aussi le nôtre ?
FLORENCE TRAULLÉ
> florence.traulle@nordeclair.fr
Un jour, Lucien Suel était simplement assis à ne rien faire dans ce bâtiment de l'hôpital psychiatrique d'Armentières, rebaptisé parce qu'il faut parfois adoucir les mots « Établissement public de santé mentale Lille métropole ». Un patient s'est étonné. Lui a demandé ce qu'il faisait là. Lucien Suel a répondu qu'il était écrivain. Le patient a éclaté de rire. Lucien Suel raconte cette anecdote pour expliquer comment son livre La patience de Mauricette est né. « J'ai toujours eu dans l'idée de ne pas utiliser les gens. Je n'étais pas du tout voyeur » .
En littérature, il y a des vampires. Ils se nourrissent du sang, de la sueur et des larmes des autres, mâchouillent leur histoire, la digèrent et la recrachent sur papier. C'est facile, au fond. Lui, il a juste répondu à une idée lancée par le Dr Christian Müller, psychiatre à Armentières, qui voulait faire entrer l'écriture dans son hôpital, et par la grande porte, celle qui est ouverte sur la ville.
« Il était juste »
« Nous avions une tradition, ici, de travailler avec des peintres, des chorégraphes, des comédiens. On baigne dans cette ambiance », raconte-t-il. Il y avait bien déjà des ateliers d'écriture avec les patients « d'où sortaient des choses magnifiques. Quand ça sonne juste, c'est toujours magnifique », mais le Dr Müller voulait aller plus loin. Faire entrer dans son service « des professionnels de l'écriture ». L'art-thérapie comme gadget n'est pas son genre. La culture au rabais comme alibi non plus. Il voulait le meilleur et, déjà, humainement. Quand l'idée s'est concrétisée d'accueillir un écrivain en résidence à Armentières, il a fallu en choisir un. Le cahier des charges était clair. « Produire une oeuvre littéraire qui parle de la douleur mentale et de l'histoire du lieu », résume Lucien Suel. Le Dr Müller a rencontré plusieurs professionnels de la plume. Il se souvient de celui qui vantait sa notoriété comme une basse camelote. « Il était dans la promotion de lui-même. Lucien Suel, lui, il était juste ». Et voilà comment tout est arrivé.
Une histoire de rencontre. Comme toujours finalement avec les belles histoires.
Le poète discret a débarqué un beau jour et, pendant une année, il a passé son temps, beaucoup de temps, ici. Le personnel du service savait de quoi il retournait. Les patients aussi. Jamais Lucien Suel ne s'est camouflé. Écrivain, tout bonnement. « Je me promenais dans l'établissement, j'assistais aux réunions avec les soignants, je discutais avec les patients. Tout le monde était au courant. Petit à petit, j'ai été adopté ».
Le jour où ça s'est terminé, au bout de cette année pas comme les autres, Lucien Suel a même fait un pot de départ. Comme ceux qui prennent leur retraite ou partent sous d'autres cieux.
« L'idée nous a paru intéressante », raconte Marie-Chantal, infirmière dans le service, « il est venu dans l'atelier d'écriture que nous animons pour présenter son travail. Avec beaucoup de simplicité ». Marie-Chantal a plusieurs livres sous le bras, n'a pas encore lu « La patience de Mauricette » mais elle dit déjà que « son regard d'artiste est peut-être en décalage avec notre quotidien mais, forcément, ça redonne de la sensibilité, de la couleur à ce que nous vivons ». Pour Cécile, psychologue, l'écrivain « n'était pas un corps étranger dans le service » et on la devine hâtive de se plonger dans son livre.
Une vision de l'HP
des années 50
Et Lucien Suel, qu'en dit-il de cette traversée d'un an ? « La première fois que je suis sorti en ville, dans Armentières, je regardais les gens et je me demandais si c'était des passants qui vaquaient à leurs occupations ou des patients de l'hôpital sortis faire un tour ». Il a compris que « la frontière est mince entre les gens en bonne santé et ceux qui ont des problèmes. » Mince et fragile. Il suffit parfois de presque rien pour passer de l'autre côté du miroir.
Lucien Suel est arrivé à l'hôpital d'Armentières avec « une vision de l'HP des années 50 » et, oui, la psychiatrie de cette époque-là était terrifiante. « J'ai été frappé par l'attention portée par le personnel aux patients. Je sais maintenant qu'il y a vraiment des gens qui sont là pour vous aider quand vous êtes dans la douleur ». Il dit aussi qu'il n'aurait pas pu écrire ce livre s'il n'avait pas été « en immersion » dans ce service, qu'il avait besoin « d'être là ». Et puis surtout que son « regard sur l'humanité, en général, s'est beaucoup adouci ».
Dans la salle de l'hôpital qui accueille la sortie nationale du livre, en présence de la directrice littéraire des éditions de la Table ronde, flotte un petit moment de grâce. Le docteur Müller reprend le micro. « Je souhaite à tout le monde de lire ce livre. Pas forcément pour comprendre quelque chose à la psychiatrie mais pour comprendre quelque chose de soi ».
Le cadeau de Mauricette, d'une certaine manière. De toutes les Mauricette.
Un livre né à Armentières Mauricette Beaussart, 75 ans, a disparu de l'hôpital où, comme le dit joliment Lucien Suel, « elle soigne sa santé mentale ». Son ami Christophe se met en tête de la retrouver. Et c'est parti pour une quête entre passé et présent, où le portrait de Mauricette se dessine, riche de toutes ses souffrances et de ses bonheurs aussi. Voilà pour l'histoire de ce très beau livre. Lucien Suel, surtout connu pour ses recueils de poèmes et son roman « Mort d'un jardinier », a bénéficié d'une résidence d'artiste à l'EPSM Lille-Métropole grâce à des financements de la Direction régionale des affaires culturelles et de l'Agence régionale de l'hospitalisation. Françoise de Mauldes, directrice littéraire des éditions de la Table Ronde, a tenu à ce que la sortie de « La patience de Mauricette » se passe dans le service de l'hôpital psychiatrique d'Armentières où Lucien Suel a passé une année « sur son lieu de naissance, encore que Mauricette soit née il y a très longtemps dans l'imagination de Lucien Suel mais il a trouvé ici un lieu pour l'incarner ». La patience de Mauricette, Ed. La Table ronde. 18 E





