Bernard Dolez, politologue : "Le PS n'en sort pas grandi"
Publié le mardi 07 juillet 2009 à 06h00
Spécialiste de sociologie électorale et de droit public à Lille II et à Paris XIII, Bernard Dolez revient sur les clés de la défaite du Front national lors du scrutin de dimanche à Hénin-Beaumont. Pour lui, malgré un score inédit pour une élection municipale, le parti d'extrême-droite n'est pas à l'orée d'un renouveau électoral régional et national.PROPOS RECUEILLIS PAR SÉBASTIEN LEROY > sebastien.leroy@nordeclair.fr
Comment analysez-vous le résultat de dimanche soir à Hénin-Beaumont ? >> La surprise, c'est qu'il n'y a pas eu de surprise. Dans l'émotion de l'entre-deux tours, l'hypothèse d'une victoire du Front national avait été envisagée. Mais elle semblait compliquée depuis le départ. Seuls trois scénarios auraient pu permettre une telle victoire. Le premier, c'était la triangulaire. Quand on regarde l'histoire électorale, en 1995 à Toulon, à Marignane, à Orange, on était dans le cadre d'une triangulaire. Le deuxième scénario, c'était une démobilisation forte des électeurs qui avaient choisi la liste soutenue par le PS ou la liste des Verts au premier tour. Le dernier, c'était le report sur Steeve Briois des électeurs des autres listes. En gros, il aurait fallu qu'un électeur sur quatre des listes PS ou Verts se reportent sur le FN. Et cela évidemment, c'était très compliqué car il y a une frontière invisible entre le Front national et les autres forces politiques, que peu d'électeurs franchissent d'un tour à l'autre.
La stratégie de Daniel Duquenne de ne pas fusionner avec les autres listes a-t-elle été payante ? >> C'est difficile à dire. Peut-être aurait-il gagné en fusionnant de toute façon. Le seul risque qu'il prenait, c'est de provoquer une démobilisation massive des électeurs des autres listes, PS et Verts notamment. Mais la participation de dimanche montre que non seulement les électeurs ne sont pas démobilisés, mais qu'ils ont voté plus fortement encore qu'au premier tour.
Le résultat est-il une défaite ou une victoire pour le FN ? >> Le FN n'a pas réussi à conquérir la mairie d'Hénin-Beaumont. Donc ce n'est pas une victoire. Mais il faut souligner que le FN réalise un score exceptionnel, tant au premier qu'au second tour, plus important en tout cas que dans les villes où il l'avait emporté en 1995 à la faveur d'une élection triangulaire.
N y a-t-il pas là un paradoxe à l'heure où l'on dit le FN affaibli électoralement en France et en perte de militants ? >> Tout à fait. On l'a vu lors des présidentielles et des législatives de 2007, des municipales de 2008 et plus récemment aux européennes : le FN est à la baisse. Ce qui veut dire que le résultat d'Hénin-Beaumont n'annonce probablement pas une inversion de tendance pour le FN.
C'est le fruit d'une situation locale très particulière qui n'est pas forcément exportable au niveau national : gestion contestée depuis les années Darchicourt, soupçons de malversations, un maire en prison. Et surtout, dans une ville où la droite enregistre des scores très faibles, le FN apparaissait comme la seule alternative.
Ce vote pourrait-il lever un tabou vis-à-vis du vote FN dans les catégories populaires ? >> Très franchement, c'est déjà fait. L'électorat populaire est décomplexé depuis très longtemps par rapport au FN. En 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de la présidentielle, environ 30 % des ouvriers avaient voté pour le FN. Que le FN prospère dans les milieux populaires, notamment dans les zones en difficulté, on le constate depuis longtemps. Mais ça ne suffit pas. C'est vraiment le contexte local, très particulier, qui a favorisé le FN à Hénin-Beaumont dans cette élection partielle.
Mais c'est vrai qu'il y avait chez Marine Le Pen des arrière-pensées politiques, la volonté de tenter de faire du cas d'Hénin-Beaumont quelque chose d'exemplaire et d'en tirer argument pour prendre l'ascendant sur ses concurrents dans la course à la succession de son père. Elle a aussi pu vouloir faire d'Hénin-Beaumont la première marche pour inverser la spirale à la baisse dans laquelle se trouve le parti depuis 3-4 ans.
Marine Le Pen peut-elle faire de ce score un marchepied pour les échéances futures, comme les régionales ? >> On peut difficilement extrapoler. Les régionales se dérouleront dans un autre contexte, avec d'autres enjeux. Cette élection municipale partielle n'a aucune valeur prédictive.
Pour le PS, cette élection marque-t-elle le début de la fin de ce qu'on pourrait qualifier de « socialisme féodal » ? >> Ce qui est sûr, c'est que le PS ne sort pas grandi. Il a perdu Hénin-Beaumont. Et du début jusqu'à la fin, le PS du Pas-de-Calais a donné l'impression d'avoir perdu la main. Il y a aujourd'hui un contraste : une fédération puissante à l'intérieur du PS, qui ne laisse que des miettes à ses adversaires aux cantonales ou aux législatives, mais qui, au niveau municipal, est en difficulté depuis 15 ans. Arras est administrée par la droite, Calais, la plus grande ville du département, est administrée par la droite, Béthune a été perdue par le PS, aujourd'hui Hénin-Beaumont... On voit progressivement les plus grandes villes du Pas-de-Calais échapper à la gauche en général et au PS en particulier, faute pour lui d'avoir pu renouveler ses équipes. Cela interpelle sur le fonctionnement du PS du Pas-de-Calais qui ne se met pas toujours en situation de promouvoir une nouvelle génération d'élus. Les élites socialistes vieillissent, et quand on est jeune, mieux vaut souvent être docile plutôt qu'avoir du talent si l'on veut faire carrière. Les élus locaux entretiennent de sourdes rivalités et ont souvent du mal à travailler ensemble. Résultat : l'autorité de Daniel Percheron sur la fédération socialiste du Pas-de-Calais n'est pas contestée, mais à quel prix ? Plus grave, on voit parfois des phénomènes dynastiques apparaître. Hénin est symptomatique de ça.
L'arrivée à la mairie de Pierre Darchicourt, fils d'un ancien maire, en conflit perpétuel avec Albert Facon, député de la circonscription, fut le premier élément d'un engrenage qui a conduit à la situation qu'on connaît aujourd'hui.
Le résultat d'Hénin n'annonce probablement pas une inversion de tendance pour le FN. C'est le fruit d'une situation locale très particulière, pas forcément exportable.


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