Calais, ses No Border, ses migrants, ses craintes
Publié le vendredi 26 juin 2009 à 06h00
Les militants gauchistes No Border prévoient dans les 2 000 personnes pour leur manifestation à Calais samedi. Un rassemblement qui inquiète les autorités qui ont prévu de très gros renforts de police.
FLORENCE TRAULLÉ > florence.traulle@nordeclair.fr
Des vêtements sèchent au vent, accrochés aux grillages autour du bassin de la Batellerie. Des jeunes Irakiens discutent à l'ombre de grandes poubelles. Le camp des No Border ? Pas entendu parler. Ils ont juste remarqué qu'il y avait beaucoup plus de policiers que d'habitude dans Calais.
Ils rasent les murs. Un homme arrive. Il raconte avoir été arrêté dans la rue par un militant. « Il m'a parlé du camp, m'a dit qu'ils voulaient qu'il n'y ait plus de frontières et qu'ils passaient des films sous une tente. » Ce qu'il pense ? « Ça ne sert à rien. Je n'ai rien à faire là-bas. Moi, ce que je veux, c'est passer en Angleterre ». Pour les débats politiques, comme ils disent sur le campement des No Border, ça sera sans lui.
A l'autre bout de Calais, le campement justement. Il est « ouvert à tous », clament les affichettes accrochées à des cordes qui bordent le terrain réquisitionné par la préfecture. Ouvert à tous mais « interdit aux journalistes et aux policiers ». Il faut se contenter d'y mettre un pied, sous escorte d'une jeune femme chargée de border le discours avec les « médias dominants ». C'est l'heure du repas, préparé par les « cuisines mobiles qui viennent, avec leur matériel, sur ce genre de rassemblement ». Le discours est rodé.
17 interpellations
On vous explique que tout est autogéré, qu'il n'y a pas de hiérarchie, que toutes les décisions sont prises en commun, que les volontaires s'inscrivent pour les corvées de cuisine, poubelles et autres. Presque un camp qui pourrait être de vacances si ce n'étaient les « ateliers » organisés comme ceux de mercredi : « soins de rue et bases des premiers secours ». Plus tard était prévu « traumatismes et rétablissement des militant(e)s ».
Officiellement, pourtant, ici on ne trouve que des pacifistes. Les casseurs qui font habituellement dégénérer les rassemblements des No Border ? « La violence vient de l'État », réplique la porte-parole qui parle « des provocations policières ». Ce qu'elle pense, tout de même, des débordements de violence précédents évoqués par les autorités pour justifier les importants déploiements de forces de l'ordre dans Calais ? « Chacun choisit ses modes d'action » »...
À l'écouter, les Calaisiens seraient nombreux à venir discuter sur le camp, à donner le coup de main aux militants arrivés de France, des Pays-Bas, d'Angleterre essentiellement. Dans la mesure où il est impossible de rentrer sur le campement et de parler avec ceux qui s'y trouvent, c'est totalement invérifiable mais des Calaisiens qui suivent l'affaire de près affirment qu'ils sont « dans leur coin, dans leur bulle ». Nous n'avons vu que quelques gamins du quartier, désoeuvrés ce mercredi après-midi, qui faisaient mine d'assurer l'accueil du camp, rigolards.
Deux heures plus tard, parce que le bruit, venu d'on ne sait où, avait couru que la police évacuait un squat de migrants érythréens, les No Border ont pris la direction du centre-ville et sont tombés sur les contrôles de police, impressionnants en centre-ville mais pas seulement. Fouilles des voitures et, pour certains, découverte de machettes, pieds de biche et boules de pétanque. 17 interpellations. « Avoir un jeu de boules et un pied de biche dans sa voiture, c'est d'une triste banalité », répond la porte-parole du camp qui ne s'étend pas sur les machettes. Moins banales...
Dans Calais, on regarde tout cela avec circonspection. « Pour l'instant, c'est calme leur histoire de camp et, du coup, ça fait beaucoup de policiers en ville pour pas grand-chose », lâche un commerçant du centre, plus concerné par le début de soldes que par les No Border « mais leur manifestation de samedi matin, on se demande ce que ça va donner quand même ».
Là où les No Border dénoncent « la psychose entretenue par les autorités », la municipalité se retranche derrière le « principe de précaution ». Natacha Bouchard, maire UMP, n'a pas voulu rencontrer les No Border qui font mine de s'en plaindre mais n'ont jamais demandé à la voir. « Le problème, ce n'est pas trop les No Border en eux-mêmes. Des militants gauchistes qui prônent l'abolition pure et simple de toutes les frontières. Ce qui est plus inquiétant, c'est ceux qui se greffent sur ce type de rassemblement », estime un enseignant calaisien, sensible à la détresse des migrants mais qui ne se voit pas s'associer à cette manifestation samedi. « Ils instrumentalisent les migrants. Dimanche, ils seront repartis. Les migrants, eux, seront toujours là ». Ce que pensent Kanaa et ses copains qui préféreraient qu'on s'intéresse moins à eux et qu'on les laisse tenter le passage vers l'Angleterre. Ils sont juste là pour ça
Depuis des années, ils sont sur le terrain. Ils distribuent des repas, aident les migrants à se soigner, à se laver, à se défendre en justice... Pour les militants « historiques », l'arrivée des « alternatifs » n'est pas toujours bien vécue. Il y a ceux qui sont contre, et dénoncent même les méthodes des jeunes militants alternatifs de No Border. Joël Loeuilleux, de la Ligue des Droits de l'Homme de Calais, est de ceux-là. « Dès le départ, nous avons été réticents, nous avons refusé de nous associer à No Border » . Lui juge qu'en installant un camp à Calais, « ils se trompent de lieu : ce n'est pas ici qu'il fallait l'installer, mais en Angleterre ». Craintes pour les migrants Ce qu'il regrette surtout c'est que l'arrivée de No Border a été synonyme de renforcement du dispositif policier. « Qui dit que la police ne va pas en profiter pour "vider" la jungle ? C'est ce que Besson avait promis, et avec Hortefeux à l'Intérieur, on peut s'attendre au pire » , prophétise Joël Loeuilleux. « Ils se trompent de combat » D'autres ont une position moins tranchée. C'est le cas de Salam, dont Jean-Claude Lenoir, un des militants, a eu maille à partir avec police et justice pour avoir aidé des migrants. « Tout ce qui peut ouvrir le dialogue sur la question est une bonne chose », insiste-t-il. Mais il avoue aussi que les militants du camp de No Border, il « ne les voit pas beaucoup : le soir, on s'occupe des repas et la journée, des demandes d'asile. En ce moment, on en a beaucoup. La dernière fois, ils avaient prévu une réunion à 18 h... à cette heure-là, on est surchargé ». Jean-Claude Lenoir qualifie de « scandaleux » le déploiement de forces et la « criminalisation du mouvement », et s'étonne de voir « plus de policiers que de militants et de migrants ». Il n'en dresse pas moins un constat mûri au fil de sept années sur le terrain. « Les migrants, ils n'ont pas envie de se mettre en asso. Ils veulent qu'on leur fiche la paix et partir en Angleterre. Ils se trompent de combat, comme beaucoup de ceux qui ne sont pas sur le terrain ». Permanent de la Cimade, Pierre Nicola travaille au centre de rétention administrative de Coquelles pour apporter une aide juridique aux migrants. Il juge que, même si la Cimade n'est pas signataire de l'appel à manifester, « certains objectifs peuvent se rejoindre, en terme d'ouverture des frontières ». Mais concrètement l'arrivée de No Border se solde pour lui par une période d'inactivité : « ils ont vidé le centre en fin de semaine dernière, et ont réparti la cinquantaine de migrants à Rouen et Lille. Les arrestations ont diminué, sinon, nous aurions vu une augmentation à Lesquin », analyse-t-il. Et Pierre Nicola de noter que « les contrôles au faciès se sont renforcés. Mais cette fois, ce ne sont plus les migrants les cibles, mais les babas cool ». « Il faut arrêter avec la psychose sécuritaire », s'emporte Lily Boilet, de Terres d'Errance qui suit les migrants de passage dans la région de Norrent-Fontes, près d'Aire-sur-la-Lys. Son association a décidé, elle, de signer l'appel à manifester. Quant à Lily Boilet, elle est en ce moment sur le camp, avec les No Border. « L'objectif, c'est que la situation que vivent les migrants cesse. Il faut un règlement politique, nous sommes là pour l'obtenir ». « Pas qu'une bande d'anars » Et la jeune militante d'affirmer que « contrairement à ce qu'on dit, le camp n'est pas constitué que d'une bande d'anars. Il y a de tout, ici, on discute, on cherche des solutions ». Et lorsqu'on lui demande si les risques de dérapages et de violences que le sous-préfet craint lors de la manifestation de samedi pourraient desservir le message, elle rétorque que c'est le déploiement de police qui risque, au contraire, de faire monter la tension. « Qu'il s'agisse des étudiants, des chercheurs, ou des ouvriers qui manifestent lorsqu'ils sont licenciés, ça part toujours en vrille... » MATTHIEU MILLECAMPS
Combien seront-ils dans les rues de Calais ce samedi ? Les No Border espèrent dans les 2 000 manifestants. Soit quasiment autant, voire un peu moins, que les forces de police qui seront déployées dans la ville. Explications. Le 16 juin dernier, le préfet du Pas-de-Calais, Pierre de Bousquet, avait annoncé la couleur. « Nous nous attendons à des dérives ultra-violentes », assurait-il, s'appuyant sur l'expérience de précédents rassemblements à l'initiative de la mouvance No Border qui ont été émaillés de débordements et d'affrontements avec la police. De fait, dans la ville de Calais et ses proches alentours, la présence policière est très visible depuis quelques jours. Dans les 2 000 policiers prévus pour samedi ? Voire un peu plus ? À la sous-préfecture de Calais, on ne donne pas de chiffre précis mais d'effectifs « adaptés à la situation ». Des policiers de la sécurité publique, des CRS, des gendarmes territoriaux et mobiles, une brigade équestre. Le tout renforcé par un hélicoptère de la gendarmerie. « Juste ce qu'il faut », nous dit-on. Contrairement à certains bruits ayant couru selon lesquels des chars de l'armée seraient arrivés à Calais ainsi que des troupes, la sous-préfecture déclare que, hors les effectifs Vigipirate habituels, il n'y a pas de présence militaire supplémentaire prévue. « Les gens parlent de chars parce qu'ils en avaient vu à Strasbourg mais cela n'a rien à voir. Il n'y a pas de rassemblement de chefs d'État à Calais ». Les autorités estiment qu'actuellement le camp des No Border abrite dans les 500 personnes dont une forte proportion de gens venus d'autres pays européens. Des militants qui distribuent des tracts en ville mais semblent avoir, finalement, peu de contacts directs avec la population locale. Du côté de l'hôpital de Calais, et là encore contrairement à des informations qui couraient, il n'est pas question d'installer, avant la manifestation, un hôpital de campagne. On y confirme, en revanche, avoir renforcé le service des urgences et être en pré plan blanc en cas d'afflux massif de personnes nécessitant des soins. Enfin, coté magistrature, la permanence du parquet au tribunal de Boulogne-sur-Mer dont dépend Calais a été renforcée pour samedi. Un accord a finalement été trouvé hier sur le parcours de la manifestation prévue. Ce ne sont pas les No Border qui en ont déposé la demande officiellement en préfecture mais l'Union syndicale et solidaire 59/62 et la fédération Sud Santé-Sociaux. Le parcours a fait l'objet de négociations ardues, les autorités refusant la demande initiale qui partait du phare de Calais pour rejoindre le centre de rétention de Coquelles (qui a été vidé de ses occupants, répartis sur d'autres centres) et passait devant la sous-préfecture de Calais. Finalement, un accord a été trouvé hier après-midi. Ne reste plus qu'à voir comment la manifestation se déroulera. FL.T.
Qui sont les No Border ? Ce collectif est un groupement associatif international (no border signifie sans frontière) qui s'est créé en 2000 et affiche clairement sa sensibilité anarchiste. Ce collectif autogéré compterait dans les 2 000 sympathisants en Europe. Ses cibles sont toujours en rapport avec l'immigration. Plusieurs camps du type de celui de Calais se sont dressés en Grande-Bretagne, en Italie, en Grèce, à Strasbourg (notamment lors du dernier sommet de l'OTAN). Les Black Blocks, favorables au recours à la violence contre le système, se greffent régulièrement sur les manifestations des No Border. Ainsi à Strasbourg dernièrement où ils ont brûlé un hôtel et un bâtiment des douanes. Mercredi, 26 individus de la mouvance No Border qui bloquaient l'accès au centre de rétention de Lesquin ont été placées en garde à vue pour participation à une manifestation non autorisée au préalable. Hier, ils ont été libérés avec un rappel à la loi. 17 personnes ont aussi été arrêtées à Calais, certaines trouvées détentrices de machettes, pieds de biche et boules de pétanque. Et hier, 23 interpellations à noter toujours à Calais. Parmi eux, il y aurait des Black Blocks.


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