« La philo, ça apprend à mieux aimer »
Publié le jeudi 18 juin 2009 à 06h00
Aujourd'hui, la philo, cette épreuve tant redoutée par les élèves, ouvre le bal du bac. Olivier Berseau, professeur au lycée Pasteur à Lille, raconte comment cet enseignement est une exception culturelle française.
La philo, à quoi ça sert ? À tout remettre en question...
VIOLAINE MAGNE > violaine.magne@nordeclair.fr
La philosophie est-elle une spécificité française ?
>> Elle n'existe que dans certains pays européens où on ne fait que de l'histoire de la philosophie, ce qui est discutable. Et en Belgique, hélas, c'est un cours de religion et de morale. Nous, nous sommes menacés de ça. Que la philosophie soit réduite à un cours de rhétorique. J'ai peur de cet alignement alors que si on n'est pas initié à la philosophie au lycée, ce sera plus dur de rentrer dedans après, il n'y aura pas d'autre chance et tout un pan de l'histoire de l'écriture et de la littérature sera mis de côté.
Mais c'est quoi la philosophie ?
>> Il y a un truc frappant déjà dans le mot. Il ne dit pas ce qu'on va essayer de connaître, mais il dit pourquoi on va étudier. Ça fait 20 ans que j'enseigne et que j'entends des proviseurs dire que les jeunes ne savent pas pourquoi ils veulent étudier. La philosophie, c'est l'occasion de se poser la question du savoir. Pourquoi vaut-il mieux savoir qu'être ignorant ?
À quoi ça sert ?
>> A questionner l'association entre valeur et utilité et remettre en question l'empire de l'utilité. Ça amène une réflexion sur l'art. Un objet d'art, ce n'est pas utile. Et ça sert à remettre beaucoup de choses en question. À réfléchir sur la communauté politique, est-ce qu'on vit ensemble seulement pour survivre. À poser d'autres valeurs, comme le Beau, le Juste, le Vrai. La philosophie, ça sert à mieux aimer. Aimer, dans le sens où on va se tourner vers quelque chose pour la chose en elle-même.
Ce n'est pas une idéologie dans l'air du temps...
>> C'est pour ça que nous sommes toujours menacés d'expulsion.
Les régimes autoritaires, et là je pense au second Empire, suppriment de l'enseignement l'histoire et la philosophie. L'histoire parce que l'État veut afficher une virginité et la philosophie car c'est une réflexion sur les valeurs.
Pas d'érudition
mais une réflexion
Faut-il avoir une tournure d'esprit particulière ?
>> Quand on dit que la philosophie est difficile, je me dis que c'est à cause d'un contexte. Pour le bac, l'énoncé se résume en une ligne et il faut travailler 4 heures dessus. Ce n'est pas la faute de la philosophie, mais à l'exercice de pensée. C'est idéologique de dire que certains ne peuvent pas accéder à la philosophie. On doit se battre contre ça à chaque rentrée scolaire. La philosophie, c'est moins une réflexion qu'une expérience, un rapport au monde. Que les juristes, les médecins fassent de la philosophie, le monde ira mieux.
La note en philo au bac, c'est la loterie ?
>> Pas du tout. D'ailleurs pour le commentaire de texte, il est bien spécifié que la connaissance de l'auteur n'est pas requise. On n'attend pas de l'érudition, mais une réflexion. C'est pour ça qu'il faut avoir lu des auteurs. Pour apprendre par mimétisme.
L'année dernière, ils avaient donné le premier coup de semonce, en rendant avec quelques heures de retard les notes du bac. Cette année, les correcteurs de l'épreuve de philo laisseront une partie des copies.Trop de copies, trop peu de temps. Pour résoudre cette équation, plusieurs correcteurs du bac philo (ils étaient 60 hier à l'assemblée générale) ont décidé de ne pas prendre en charge vendredi prochain une partie des copies. Des centaines de disserts devraient donc se retrouver sans correcteurs.« Notre but n'est pas de lever un vent de panique, mais de conserver un bac de qualité. On espère sauver ce diplôme national » , souligne un des professeurs de la coordination.Les professeurs de philo estiment que depuis trois ans, leurs conditions de correction se dégradent et demandent au rectorat et au ministère de revoir leur calendrier. Épreuve le 18 juin, remise des notes le 2 juillet, avec entre les deux, deux commissions d'harmonisation. Avec la « reconquête du mois de juin » voulu par le ministère, les correcteurs ont de moins en moins de jours pour examiner les compositions. Avant ils avaient jusqu'à 3 semaines, car l'épreuve de philo était anticipée. Petit à petit, ils ont perdu un jour, puis deux et aujourd'hui, ils ont 7 jours et demi de correction. Pour une moyenne, selon les sections de 120 à 150 disserts. Pour eux, ce n'est pas possible de délivrer une juste et bonne correction. Du coup, ils ont décidé de n'emporter chez eux que le nombre de copies qu'ils estiment avoir le temps de noter. Ils vont également se déclarer en grève Tout en demandant une audience au rectorat pour négocier un délai supplémentaire.Celui-ci n'a pas beaucoup d'alternatives, puisque quasiment tous les professeurs sont déjà correcteurs (ils sont environ 260). Difficile donc de trouver des gens disponibles à moins de faire appel aux retraités ou aux étudiants.La colère gronde déjà depuis l'année dernière où les correcteurs de philo avaient différé de trois heures la rentrée des notes du bac. Cette année, ces notes ne seront encore pas rendues dans les délais, mais cette fois, ça pourrait bien dépasser trois heures... V.M.
LES PREMIERS DE CLASSEFranck Thilliez, auteur de polars. « La philo était l'épreuve qui m'angoissait le plus. Les sujets sont imprévisibles. En cours, mes notes étaient aléatoires, tantôt 14, tantôt 4, sans jamais trop savoir pourquoi. Pour moi, qui suis assez cartésien, la philo était tout sauf une science exacte, j'y suis donc allé angoissé. À la sortie, j'étais plutôt content puisque sur le sujet "L'expérience instruit-elle ?", j'ai réussi à reclaquer quelques citations, mélangées avec le récit d'expériences de ma vie. J'ai obtenu 14 sur 20. Mon plus grand regret est de ne pas avoir récupéré mes copies. » Abdellah Tizaghti, adjoint à l'Éducation à Roubaix. « J'étais interne dans un lycée à Errachidia au Maroc, aux portes du désert. Il n'y avait rien d'autre à faire que d'étudier, c'était un peu monastique. J'ai passé les examens au nord du pays à Mekns. Certains de mes copains découvraient la ville pour la première fois. J'étais en lettres modernes. J'avais bien préparé les examens, j'avais bien bossé. C'était la réputation des gens du sud. Je ne me souviens pas des détails, juste que ça s'est très bien passé : j'adorais la philo, c'était très formateur. » LES ANGOISSÉS Didier Fusillier, directeur de lille3000. « Il faisait très beau mais je me souviens que c'était assez terrifiant comme épreuve.La philo c'est quand même la première épreuve du bac... Le sujet ? Je me souviens juste que j'ai traité de Platon, du Banquet, de la République. Je m'étais plutôt bien débrouillé, j'ai dû avoir un 16/20. Mais j'étais bien tombé parce que c'est aussi ça le problème du bac, c'est qu'on ne sait jamais sur quel sujet on va tomber ! La philo, c'est passionnant, ça ouvre les champs de compréhension du monde de manière assez ahurissante... » Gilles Defacque, directeur du Prato à Lille. Il a passé son bac en 1962 à Amiens : « c'est une époque préhistorique... Il faisait très beau ! Je me souviens du carton qu'on recevait ensuite pour nous dire si on était reçu ou pas. J'ai passé le bac "sciences expérimentales" et j'ai dû avoir 4 en maths et 3 en physique... Je n'ai pas eu de mention ! Je me souviens de la copie blanche. La philo ? Je ne me souviens pas de l'épreuve mais des profs.Cette année était très marquée par "L'Étranger" de Camus. Il y avait des vagues de suicides, on avait pris la découverte de l'absurde au sérieux. Les profs étaient consternés, ils ne nous comprenaient pas. J'ai eu la moyenne, juste ce qu'il fallait. » Aline Bourgeois, sacrée miss Vallée de la Deûle 2008. Bachelière de la série ES depuis un an, elle décrit cette étape comme une « expérience stressante ». L'épreuve de philo ? L'ancienne élève du lycée Gambetta de Tourcoing témoigne de la difficulté à disserter sur des sujets beaucoup trop « abstraits ».LES « TOUT JUSTE » Chantal Lamarre, directrice de Culture Commune. « Pour moi, le bac représentait une ouverture sur plein de possibles et sur des libertés que je n'avais pas eues jusque-là en tant que fille d'ouvriers. En 1975, je me suis donc donné les moyens pour décrocher mon bac du premier coup.Je l'ai eu sans mention mais je l'ai eu quand même. C'était un bac S, la philo ne comptait pas énormément mais je me souviens encore du sujet : La passion est-elle raisonnable. Ce sujet m'a passionnée. Et finalement, ça a dû payer puisque j'ai eu 13,5/20 à cette épreuve. » François Gérard, metteur en scène de la Manivelle à Wasquehal. « J'en fais encore des cauchemars aujourd'hui. Je rêve que je passe encore le bac. Ça se mélange avec des angoisses de théâtre. Je suis devant le prof et je ne sais plus mon texte. J'étais boursier, il ne fallait pas rater sinon ça mettait en péril la bourse, l'avenir familial.La philo, l'écrit c'était l'horreur absolue, le vide complet, j'ai eu moins de 10. J'ai passé l'oral sur L'Interprétation des rêves de Freud. J'étais plus inspiré. J'ai eu 15. » LES DILETTANTES Guy Delcourt, député-maire de Lens. « J'aurais pu être premier de la classe mais c'est le dilettante qui l'a emporté. J'ai passé un bac L en 1964. Je me souviens vaguement du jour des épreuves. J'y suis allé dans l'espoir de dégotter la moyenne. En réalité, j'étais passionné de sport.J'ai passé le bac pour faire plaisir à mes parents : ils voulaient que je devienne instituteur. Je l'ai eu sans mention. Le sujet de philo ? Je ne m'en souviens plus du tout. Cette matière ne m'a jamais passionné. La philosophie devrait être la philosophie de la vie ! Les profs devraient partir de sujets d'actualité et l'expliquer en s'appuyant sur des références historiques et sur les grands auteurs. Ils font le contraire, ce qui ne rend pas la chose trépidante. » Christian Vanneste, député. Lycéen à Gambetta, à Tourcoing, il a passé le bac en 1965, « un mauvais moment à passer ; les épreuves se déroulaient à Van der Meersch à Roubaix, ça me cassait les pieds d'aller là-bas. J'étais plutôt dilettante, je n'accordais pas une importance considérable à l'examen, qui était plus un moyen qu'une fin. J'en garde donc un souvenir mitigé. » Professeur de... philosophie en parallèle de sa carrière politique, l'élu ne se souvient plus de son sujet de philo, ni de sa note. « 13 ? » « 15 ? » « 17 ? » « Je crois que le sujet ne me plaisait pas trop, mais ça m'est sorti de la tête. Ça remonte quand même à près d'un demi-siècle. Depuis, j'en ai corrigé pas mal... » PROPOS RECUEILLIS PAR L'ENSEMBLE DES SERVICES


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