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MODE

La dentelle de Calais a enfin sa Cité

La façade de la Cité rappelle les cartons Jacquard des métiers à tisser. La façade de la Cité rappelle les cartons Jacquard des métiers à tisser.

La Cité internationale de la dentelle et de la mode est inaugurée aujourd'hui à Calais. Tournée vers le patrimoine qui a fait la richesse de la ville, elle se veut aussi une vitrine d'un savoir-faire prestigieux qui s'exporte dans le monde entier mais qui connaît la crise.



Il y aura un défilé, le discours de la ministre de la Culture, la présence de la styliste Chantal Thomass, un cocktail et des petits fours. Calais aura des airs de petite capitale de la mode aujourd'hui à l'occasion de l'ouverture de la Cité internationale de la dentelle et de la mode.

Architecture audacieuse


Musée, vitrine de l'histoire et des savoir-faire des dentelliers, la Cité prend place dans une ancienne usine de XIXe siècle. Celle-ci a été complètement transformée par deux architectes parisiens, Alain Moatti et Henri Rivère, ceux-là mêmes qui ont imaginé en 2005 le siège parisien de Jean-Paul Gaultier Couture.
La façade extérieure, faite de verre sérigraphié, rappelle les cartons Jacquard des métiers à tisser Leavers qui ont fait la fortune et le rayonnement de la ville. À l'intérieur on peut voir des collections de dentelles et des métiers à tisser, mais aussi des expos temporaires, un auditorium modulable en salle de défilés...
Importée d'Angleterre au début du XIXe siècle, la technique de la dentelle mécanique s'est perfectionnée à Calais grâce à l'application du procédé Jacquard aux métiers à tulle. Près de 40 000 ouvriers, répartis dans 110 usines de dentelle, y oeu vraient un siècle plus tard.
Après avoir triomphé lors des expositions universelles de la Belle Époque, la dentelle de Calais a dû subir crises et concurrence internationale et ne compte plus que 1 500 salariés.
La filière reste néanmoins très active. Rassemblés sous le label « Dentelle de Calais », les derniers établissements calaisiens misent sur la mode et la haute couture, forts de leur savoir-faire unique sur leurs métiers à tisser à la finesse inégalée.
Les plus délicats modèles d'Aubade ou de Chantelle, mais aussi ceux des couturiers Dior, Jean-Paul Gaultier ou Calvin Klein constituent ainsi la sécrétion inattendue de ces monstres de fonte centenaires, au vacarme de locomotive et qui pèsent jusqu'à 13 tonnes.
« L'autre objectif de la Cité est de remettre la dentelle de Calais au coeur de la création », explique Olivier Noyon, président des établissements du même nom, entreprise familiale fondée à Calais en 1919 et qui travaille toujours sur 80 métiers Leavers du début du XXe siècle.
Ces monstres bruyants sont lubrifiés au graphite, qui donnait aux ouvriers des « gueules noires » comme aux mineurs.

Lieu d'échanges
pour les professionnels

Selon la conservatrice en chef du patrimoine, Martine Fosse, près de 500 000 échantillons de dessins et 30 000 pièces de dentelles seront installés dans la Cité. Outre son côté « musée », celle-ci sera un lieu d'échanges pour les professionnels.
Centre historique de la dentelle mécanique, Calais rend hommage à son industrie phare, qu'elle veut maintenir au coeur de la création moderne.
La municipalité espère aussi attirer 100 000 visiteurs de la Cité en 2010 sur les 30 millions de personnes qui transitent chaque année par Calais, plaque tournante du trafic transmanche.

Crise, concurrence, quel est l'avenir de la filière ?

Deux journalistes nordistes viennent de publier une enquête historico-économique sur la filière de la dentelle de Calais. Ils mettent en perspective les « soubresauts du passé » et l'arrivée des requins de la finance. La concurrence asiatique n'explique pas à elle seule les difficultés de cette filière textile. C'est l'analyse que dressent les deux journalistes Thierry Butzbach et Morgan Railane, qui viennent de publier un livre enquête sur la dentelle de Calais. « Sauver ce qu'on peut » Les deux Nordistes, qui suivent régulièrement l'actualité économique régionale, concluent leur ouvrage en évoquant la Cité de la dentelle : « On essaie de sauver ce qu'on peut », concède Natacha Bouchart, maire (UMP) de Calais. C'est que l'histoire de la dentelle de Calais a connu des vicissitudes qui ont peut-être précipité bien des difficultés. À commencer par les coups fourrés entre patrons locaux, y compris dans les vingt dernières années. « Dans les réunions de la chambre syndicale, tout le monde se disait d'accord, puis, dès la fin de la réunion, c'était chacun pour soi, explique Morgan Railane. Les dentelliers de Calais étaient d'abord des concurrents entre eux. On pensait : "il mourra bien avant moi" ». Malgré les crises, la dentelle, associée à la mode, a aussi généré beaucoup d'argent. « 15 % par an, dans les années 80-90, rappelle Thierry Butzbach, par ailleurs correspondant régional du Journal du Textile. Ça a éveillé l'intérêt des groupes financiers » , dont les attentes diffèrent des dirigeants familiaux. Or « il faut entre 18 et 24 mois pour engranger les gains d'un dessin ou d'une esquisse. Cela suppose des immobilisations que pouvaient comprendre les héritiers, pas les financiers », poursuit Thierry Butzbach. Encore marqué par des années de secret, le monde de la dentelle ne se livre pas facilement. Certains ont refusé de répondre aux questions des deux journalistes. Beaucoup témoignent de manière anonyme. Il était temps que quelqu'un se penche sur les dessous de la dentelle.  MATHIEU HÉBERT (1) Thierry Butzbach et Morgan Railane, « Qui veut tuer la dentelle de Calais ? », Préface de Chantal Thomass, Ed. Les Lumières de Lille, 20 E .


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