Ils vouent un culte à Tintin, mille sabords !
Publié le lundi 01 juin 2009 à 06h00
Le musée Hergé ouvre ses portes demain en Belgique. Patrice et Benoît, y seront dès l'aurore. Pour étancher un peu plus la passion impatiente qui les obsède depuis des années. Bienvenue chez ces « fous » de Tintin.
SÉBASTIEN LEROY
> sebastien.leroy@nordeclair.fr
Dis-moi dans quoi tu vis, je te dirai qui tu es. Au 40, rue de Tournai, à Leers, il faut environ trois secondes pour vérifier l'adage. La plaque à côté de la porte ne laisse aucune place à l'équivoque : « Patrice Cardon, tintinophile ». Chemise « Tintin » en guise de blouse blanche, le docteur ès « ligne claire » invite à pénétrer dans son cabinet de curiosité, où l'on croirait presque entendre résonner l'air des bijoux de la Castafiore. Ah ça, il rit, Patrice, de se voir si beau dans ce miroir de lui-même qu'est devenue cette pièce de 20 m². Une pièce dans laquelle il a entreposé 20 ans de dévotion au héros à la houppette et aux pantalons de golf. Un trésor digne de Rackham le Rouge, plus cher à ses yeux que tout l'Or noir du monde.
Fièvre accumulatrice
Les premières cases de cette histoire sont pourtant très classiques. « Vers 7-8 ans, c'est la grosse claque : je rencontre un personnage qui marche sur la lune avant Armstrong, qui porte des valeurs d'héroïsme, qui a tout fait. On a tous rêvé d'être lui », se souvient Patrice. Puis l'amour d'enfance s'étiole en grandissant. Jusqu'à ce moment pivot où chaque homme se retourne fatalement vers l'enfant qu'il était. « À la trentaine, j'ai découvert Tintin en 3D, en statuette... Tout, alors, a ressurgi ». La nostalgie devient le carburant d'une course éperdue. Tintin devient son Sceptre d'Ottokar, son Congo, son Amérique à lui. Une fièvre accumulatrice le prend, « qui fait se lever à 4 h du matin pour fouiner dans les brocantes, jusque dans le fin fond du Boulonnais. Je ramenais des sacs de bricoles, j'étais prêt à prendre n'importe quoi pourvu que ce soit du Tintin ». Le résultat de ces années de collecte trône sur chaque centimètre carré de la pièce que Patrice a consacré à son héros : statuettes à l'Oreille cassée, bustes d'Hergé, fusée d' Objectif Lune, centaines de figurines de Haddock, affaires Tournesol...et même d'authentiques cigares du Pharaon. Sans parler des innombrables reproductions qui ornent les murs de la pièce, quand ils ne sont pas occupés par des bibliothèques entières d'exégèse et autres recueils d'experts... Une caverne d'Ali Baba, bourrée de Coke en stock.
Patrice s'est (un peu) calmé. « J'ai même commencé à revendre ce que j'avais en trois ou quatre exemplaires ».
« Une forme de transmission »
Aujourd'hui, il vise « la qualité » et partage sa passion, via Internet notamment, avec d'autres « fous » de Tintin. Parmi eux, Benoît, 29 ans, originaire de la ville belge voisine d'Herseaux. « Il y a une forme de transmission », reconnaît le jeune homme qui a vu lui aussi son enfance resurgir à la naissance de son premier, il y a quatre ans. Lui est plus « papier ». Il furète dans les marchés à la recherche de tirages du Petit vingtième... Et achète tout ce qui tourne autour de l'album qu'il emporterait s'il devait s'exiler sur une île (noire, évidemment) : Le crabe aux pinces d'or. « Moi j'aime bien le Lotus Bleu. Mais mon préféré, c'est Tintin au Tibet », glisse Patrice, ému à l'évocation de cet album « pur, fort, qui symbolise tout ce qu'on peut faire par amitié ».
Par amitié, les deux compères, séparés par une génération mais réunis par celui qui fédère de 7 à 77 ans, seront demain aux aurores devant le musée Hergé.
Tels deux Dupon(d)t qui auraient pris un Vol 714 pour Louvain-la-Neuve afin de percer les derniers secrets de la Licorne. Et avancer, aussi, sur le chemin de l'inextinguible quête, de l'inaccessible Étoile mystérieuse, qui a fait de Tintin l'Alph-art et l'Oméga de leur vie.
Les tintinophiles vont s'y ruer dès demain. Le musée Hergé ouvre ses portes à Louvain-La-Neuve. Il y est bien sûr question de Tintin, mais pas seulement. Les amateurs seront servis : le musée présente de nombreuses planches originales. Ce n'est finalement pas à Bruxelles, comme le souhaitait à l'origine Fanny Rodwell, la veuve d'Hergé, mais à Louvain-La-Neuve, en plein Brabant wallon dont le créateur de Tintin s'est inspiré pour les environs du château de Moulinsart, qu'est niché le musée Hergé. À partir de demain, les passionnés comme les simples amateurs pourront découvrir au coeur de ce bâtiment en marge du centre-ville, conçu par l'architecte français Christian de Portzamparc, ce que fut la vie et l'oeuvre de l'artiste, sur un scénario de Joost Swarte, auteur néerlandais de BD : « Ce qui était important pour moi, c'était de raconter Hergé, mais aussi montrer : raconter en dessins, c'est quoi ? » Car Hergé était bien plus qu'un dessinateur, auquel on doit le concept de la « ligne claire », cette économie dans les traits, il était aussi un vrai raconteur d'histoires. Tintin bien sûr, auquel le musée fait la part belle, mais aussi Quick et Flupke, Jo et Zette, Totor... Le musée montre des aspects moins connus d'Hergé : le Hergé privé, le créateur de publicités, ou encore comment il s'est entouré de jeunes talents en créant les studios Hergé après avoir travaillé longtemps seul. Les amateurs de Tintin apprendront comment il se documentait avant d'écrire les aventures de leur héros en Amérique ou en Asie, comment il consultait les experts et autres scientifiques avant de mettre en scène le professeur Tournesol... Pour des raisons de conservation, les planches originales seront changées tous les quatre mois. Il y a donc matière à revenir plusieurs fois ! ISABELLE HODEY Musée Hergé, 26 rue du Labrador à Louvain-La-Neuve (1/2 h de Bruxelles), Tél. 00 32 10 488 421.
Tous les Spielberg du monde ne pourront rien y faire : Tintin, au cinéma, c'est avant tout Jean-Pierre Talbot. Et à 65 ans, le Belge qui fut le reporter à la houppette dans les années 60, vit toujours un rêve de grand gosse éveillé. Voilà un homme qui a marché sur la lune et qui le raconte avec le plus grand naturel. À 65 ans, Jean-Pierre Talbot sait ce qu'il doit à Tintin, lui qui fut l'incarnation au cinéma du héros de papier au détour des années 60. Mais c'est en toute simplicité, et avec une humilité toute tintinesque qu'il raconte comment sa vie a changé, le jour où il a revêtu le pantalon de golf le plus célèbre du monde. « Je me trouve sur la plage d'Ostende, comme moniteur de sport, lorsque l'équipe de casting d'André Barret (le producteur des Oranges bleues et de La Toison d'or ) m'aborde, raconte Jean-Pierre Talbot. Ils m'ont demandé si on ne m'avait jamais dit que je ressemblais à Tintin. Aucun de mes proches ne l'avait remarqué, mais eux oui... » L'équipe de production rappelle vite le jeune homme qui se prépare à l'époque à devenir instituteur du côté de Spa, d'où il est originaire. De bouts d'essais en bouts d'essais, de cours de diction en leçon de mime, Jean-Pierre Talbot convainc. Jusqu'à ce jour où... « On s'est retrouvé presque par hasard face à face avec Hergé dans les studios, à la faveur d'un déplacement qu'il faisait à Paris ». Jean-Pierre s'en souvient comme si c'était hier. « J'étais angoissé. Qu'allait-il dire ? Là, il me regarde, très paternel, très gentil. Et il dit : "Oui, c'est bien lui". Pas "il lui ressemble". "C'est bien lui..." Ça a duré quelques secondes, ça m'a paru une éternité ». Et voilà comment une vie change. Jean-Pierre tourne les deux films, aux côtés de Georges Wilson, des Vanel, Bozzuffi, de Dario Moreno... Il est Tintin, l'incarne, autant que son modèle le façonne. Ses valeurs sont les siennes. En tournage, il en impose aux Parisiens, à coups de « Tintin n'aurait pas fait ça ». Il le sait bien, lui, le petit belge qui a découvert les civilisations incas et les buildings américains dans les albums qu'il recevait enfant, à la Saint-Nicolas. Une vie ensoleillée par Tintin Et puis ? Et puis, tout aussi naturellement, Tintin est redevenu Jean-Pierre. Avec sa propre identité, sa propre vie, dans la demeure qu'il a achetée du côté de Spa, chemin du Congo (ça ne s'invente pas...). « J'étais instituteur, je suis sportif, j'ai une femme, une fille et trois petits-enfants ». Le costume n'a jamais été lourd à porter. « Je suis obligé de faire avec. C'est devenu un devoir pour moi de développer le mythe. Ma hantise aurait été d'avoir déçu les enfants ». On appelle ça l'osmose. « J'ai eu une vie très chargée, conclut Jean-Pierre. Mais j'ai la chance d'avoir eu un petit plus : ma vie a été ensoleillée par Tintin ». S.L.
Tintin, c'est aussi du business Succès d'édition jamais démenti, Tintin est également une bonne affaire commerciale. Depuis la disparition d'Hergé en 1983, l'oeuvre est gérée par Fanny, sa dernière épouse et le mari de celle-ci, Nick Rodwell. C'est d'ailleurs ce dernier qui occupe la place la plus importante dans l'organigramme de Moulinsart SA, la société qui gère les droits dérivés (statuettes, textiles, reproductions...) et génère un chiffre d'affaires qui oscille autour de 16 millions d'euros par an. Mais la stratégie de Nick Rodwell souffre quelque contestation. « Rodwell impose une forme de contrôle sur tout, qui peut heurter les susceptibilités », explique notamment le Belge Jean-Claude Jouret, ancien secrétaire général de la fondation Hergé et auteur d'un livre sur le marketing de Tintin, qui regrette les erreurs de communication de Nick Rodwell. « Il fallait qu'un contrôle s'installe, on faisait de tout et n'importe quoi avec Tintin à une époque. La dégradation de l'image risquait d'entraîner toute l'oeuvre, reconnaît Jean-Claude Jouret. Mais le risque de ce contrôle très strict et de l'approche anglo-saxonne qui veut vendre avant toute chose est de couper Tintin de ses lecteurs. Actuellement, les produits dérivés sont davantage faits pour les 45-55 ans que pour les 7-15 ans ». S.L.


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