Les lycéens peuvent-ils s'emparer de la réforme ?
Publié le jeudi 07 mai 2009 à 06h00
La polémique réforme du lycée n'a pas été mise au placard. Cinq établissements de la région vont lancer des expérimentations en septembre.
En parallèle, les élèves sont consultés dans chaque lycée. La question est : seront-ils écoutés ?
NICOLAS CAMIER > nicolas.camier@nordeclair.fr
On l'avait annoncé un peu vite comme le premier recul du gouvernement. En décembre la réforme du lycée, qui devait entrer en application dès la rentrée 2009 dans un contexte de suppression de postes, avait fortement mobilisé contre elle. Face à la mobilisation des lycéens, elle était repoussée d'un an et Xavier Darcos annonçait sa volonté de « repartir de zéro ». La clé de ce nouveau départ, l'implication des lycéens dans l'élaboration de la réforme.
Depuis le mois de mars, des consultations ont ainsi lieu dans les conseils de vie lycéenne (CLV) de chaque établissement. « Les représentants d'élèves choisissent au moins deux thèmes dans une liste, puis débattent et font des propositions qui sont ensuite centralisées au niveau de l'académie » , explique-t-on du côté du rectorat. Ce dernier a aussi créé un blog en mars (www.ac-lille.fr/blogdeslyceens) pour l'instant pas vraiment submergé de commentaires.
Johan et Fabien, deux élèves de terminale S, ont participé à cette consultation au lycée Jean-Rostand de Roubaix. « Une réunion de deux heures prévue quelques jours avant, en pleine semaine de bac blanc. Du coup, on n'a pas eu le temps de recueillir les avis des autres élèves », déplore Johan qui ironise un peu sur le rôle du CVL, censé faire le lien avec l'administration : « on n'est jamais au courant de rien. Là, ils viennent de mettre du savon dans les toilettes alors qu'on le demande depuis deux ans ! »
Des lycéens plein d'idées
Les deux lycéens ont pourtant joué le jeu du débat. « Sur le temps scolaire, on a proposé un système à l'allemande avec des cours mieux répartis et des après-midis allégés avec des cours de méthodologie ou des activités extra-scolaires. » Et aussi fait la promotion d'une mesure qui « marche bien » à Rostand : les assistants pédagogiques qui donnent un coup de main aux élèves en difficulté hors des heures de cours. Mais Fabien craint déjà que le gouvernement ne « change la loi au minimum pour mieux faire passer ce qu'ils veulent ».
Pour Geoffrey, autre élève de terminale, le problème c'est l'orientation : « je voulais faire du dessin informatique et on m'a dit de faire S parce que cela ouvre plus de portes. Mais je regrette car il n'y a pas du tout de pratique ». Autre grief pour Fabien, les options choisies un peu à la hâte en début de seconde : « moi j'ai pris mesure physique et informatique (MPI). C'était bien vendu mais au final je n'ai pas touché un ordinateur de l'année. »
Un module en test
Selon Marylise Vincent, la proviseure du lycée, « on retrouve dans les aspirations des lycéens l'esprit de la réforme » qui aurait donc été « mal comprise » en décembre. « Avec 14 à 20 % de redoublements en seconde, on sait qu'un changement est nécessaire », estime la proviseure dont l'établissement fait parti des 5 lycées de la région retenus par le ministère pour expérimenter des aspects de la réforme à la rentrée prochaine (les autres sont : le lycée des Flandres à Hazebrouck, Henri-Wallon à Valenciennes, Notre-Dame de Grâce à Maubeuge et Beaupré à Haubourdin). À Rostand, cela va se traduire par la création d'un nouveau module « informatique et société numérique » lié à la spécificité de l'école (section STS, BTS informatique). Fabien et Johan, les deux élus du CVL, réagissent : « Ah bon ? On n'était pas au courant. »
Yves Durand, député-maire PS de Lomme, est le président de la mission parlementaire sur la réforme des lycées. Avec ses collègues députés, il a recueilli des témoignages de tous les acteurs du lycée. Rendu des travaux fin mai. Pourquoi faut-il réformer les lycées ? >> Le lycée ne prépare pas de façon satisfaisante les lycéens à devenir étudiants. Entre 40 et 60 % d'entre eux ne finissent pas la première année de fac. Notamment parce qu'il y a un choc trop grand au niveau des méthodes entre lycée et université. Même si ce n'est pas que de la seule responsabilité du lycée, il faut aussi réformer la licence dans l'enseignement supérieur. Comment a travaillé votre mission ? >> Elle comprend 11 membres de tous les groupes parlementaires. Cette mission a auditionné tous les acteurs impliqués dans cette réforme : le ministre de l'Éducation nationale, les syndicats d'enseignants, les associations de parents d'élèves, de lycéens, les mouvements de jeunesse et même les représentants des syndicats professionnels. Nous nous sommes déplacés à Lyon visiter un lycée de centre-ville et un de banlieue, puis au lycée de Bondy qui tente des expérimentations. Chaque membre est aussi allé voir des lycées de sa circonscription. Nous souhaitions répondre à plusieurs questions : quel est l'état du lycée, qu'est-ce qui ne marche pas, à quoi devra-t-il ressembler dans 20 ans et que doit-on demander aux lycéens. Enfin quels sont les 4 ou 5 éléments qu'on pourrait préconiser dès maintenant. Mais nous n'étions pas là pour approuver ou condamner la réforme en cours. Même si on la rejoint sur des constats, Lesquels ? >> Le déséquilibre des filières ou le fait que le saucissonnage du temps scolaire ne fonctionne plus. Il existe aussi un gros problème avec l'orientation. C'est un labyrinthe pour les familles et c'est beaucoup trop précoce. Le choix des options en seconde détermine la filière du bac. On demande presque à un jeune 14 ans de savoir ce qu'il veut faire de sa vie. Que retenez-vous de ces auditions ? >> Une grande inquiétude de la part des jeunes. Les lycéens disent qu'on ne les prépare pas à l'avenir, à l'enseignement supérieur. Ils ne sont pas préparés à l'autonomie. Ils aimeraient avoir du temps pour discuter avec les professeurs, avoir des contacts humains. Mais finalement le lycée est-il réformable ? >> Je ne sais pas, mais s'il n'est pas réformé, on court à la catastrophe. Mais cette réforme doit être comprise par les citoyens et les acteurs doivent se l'approprier sinon on aura encore des manifestations. Il faut prendre le temps, faire de la pédagogie. La réforme de la seconde ne peut pas se faire à la rentrée prochaine. V.M.
Le ministre de l'Éducation nationale a promis de consulter largement pour redéfinir les contours de la réforme. Les parents d'élèves doivent y être associés mais tous ne sont pas sûrs d'être correctement entendus. «Nous ne sommes pas opposés au principe d'une réforme ». Le mot d'ordre est partagé par une très grande majorité de parents d'élèves qui font le constat de dysfonctionnements en seconde et d'échecs trop importants dans les premières années du supérieur. Revalorisation des parcours professionnels, accompagnement individualisé, cours de méthodologie, « il y avait plein de bonnes idées dans les objectifs du ministère », estime Anny Mikolajczak, trésorière de la FCPE. Le hic, ce sont les modalités d'application et le contexte. « Une vraie réforme du lycée ne peut pas se concentrer que sur la seconde. Il faut anticiper l'orientation en informant les élèves dès le collège d'une part, et mieux accompagner la transition vers le supérieur de l'autre », poursuit Anne Mikolajczak pour qui « cela ne peut se faire dans l'urgence et sans concertation ». « Darcos a fait le truc à l'envers. Il a pondu une réforme et demandé après "ça vous va ?" », résume Odile Bazin dont les deux enfants sont scolarisés au lycée Faidherbe à Lille. Force de proposition En décembre, le ministre a donc revu sa copie et promis de « repartir de zéro ». Les parents d'élèves vont donc avoir leur mot à dire. La FCPE s'y est préparée en organisant une consultation interne dont les conclusions doivent être remises au rectorat. Principales propositions : renforcer l'autonomie des élèves (cours de méthodologie, davantage de TPE), orienter plutôt qu'affecter, renforcer les liens entre enseignants (collège, lycée, supérieur), faciliter les changements de filières... Encore faut-il que ces suggestions soient entendues, ce dont n'est pas convaincue Odile Bazin : « cette consultation, c'est un peu de l'habillage. Le gouvernement est bien obligé de donner l'impression qu'on est écouté. Mais qu'en sera-t-il à la fin ? » Mohamad Djahanbani, père d'une fille en première S au lycée Queneau de Villeneuve d'Ascq, dénonce, lui, le double discours du gouvernement : « on ne peut pas prétendre faire de l'accompagnement individualisé pour tout le monde et en même temps réduire les moyens ». La question des suppressions de postes était d'ailleurs au centre de la contestation des lycéens en décembre. Environ 500 postes sont concernés dans l'académie de Lille à la rentrée 2009, officiellement pour des raisons de baisse démographique. N.C.




